Une saine Occupation pour tuer le temps

Je m’ennuie. Je veux dire que je m’emmerde. Rien de bien extraordinaire, m’a dit un pote. Tous les vieux s’emmerdent, c’est connu, et ça ne va pas en s’arrangeant. Note que tu t’en sors bien, parce que tu pourrais être grabataire, et là… Je te fais pas un dessin, il a rajouté en se pinçant le nez.
Je m’emmerde comme pas possible, et le pire, c’est que ça risque de durer. Solide comme un roc, m’a dit le toubib à ma dernière visite. Le roc, j’ai bien pensé à le faire péter. Un bâton de dynamite dans le fondement, une dernière bouffée d’air pur de ma clope, et allons-y que je t’embrase la mèche, et boum ! Un dernier grand feu d’artifice. Ô la belle verte !
Je languis. Faut pas croire, mais s’emmerder, je peux le décliner, même si ça ne me tarde pas plus que ça. Non, ce qui me tarde, c’est d’arrêter de me faire chier plus qu’un rat mort. Les rats morts, il n’y a qu’à voir leur regard vide pour voir à quel point ils se morfondent et trouvent le temps long.
Me désennuyer, voilà ce qu’il me faut si je veux survivre dans des conditions acceptables. Car se barber, se lasser jusqu’à la lassitude, se morfondre, sécher sur pied, se faire tartir, ça va un moment.
« Trouve-toi une occupation, fais quelque chose qui donne du sens à ta vie » m’a conseillé un idiot, doublement idiot lorsqu’il a rajouté « Occupe-toi des autres, œuvre dans une ONG : les malheureux, c’est pas ce qui manque dans cette vallée de larmes…»
Les autres et les maheureux, comme il dit, j’en fais partie. Et la vallée de larmes, j’y ai largement versé mon écot, un écot aqueux.

Je sais, je sais. Si l’oisiveté ne m’était pas tombée sur le râble depuis une retraite sans gloire ni flambeau, même pas méritée, je me ferais nettement moins suer de ne pas suer.
Une bonne occupation, voilà ce qu’il me faut.
Et va savoir pourquoi, tout à coup ça a fait tilt dans ma tête, en lettres rouges sur fond noir : 1940 – Occupation. Une bien belle époque où, avec toutes les animations de rue, on avait autre chose à faire que se laisser aller à l’ennui. Collabo, j’aurais été, c’est sûr. Jusqu’en 44. Après, je ne dis pas. Entre les filatures pour démasquer les mauvais Français, insinuations, diffamations, calomnies, délations… je n’aurais pas eu le moindre répit et n’aurais pas eu à me demander comment tuer le temps.

Bon, on n’est plus en 40, mais quelque chose court dans l’air qui m’y fait étrangement penser, comme un suave parfum qui me rappelle l’odeur de cuir des bottes qui frappaient le pavé en lui imprimant le sceau de la discipline et du travail bien fait : Arbeit macht frei.
Et qu’est-ce qui m’empêcherait de joindre l’utile (une saine occupation pour le bien de tous), à l’agréable (des émoluements pour juste rétribution d’un acte civique) ? Rien.
Si on ne fait pas ça à l’oeil et sous anonymat, dénoncer, mine de rien, n’est pas si facile. Ça exige d’être précautionneux, soupçonneux, méthodique, organisé. Et vicieux. Ce qui demande temps et énergie, tant mieux pour le temps dont je ne manque pas. Pour l’énergie, c’est une toute autre histoire : des années d’oisiveté me l’ont sérieusement mise à mal. 
En me référant, de mémoire, à un passage de Mein Kampf m’est venue la lumière. « L’énergie, la combativité et l’ardeur sont filles de la motivation » écrit Adolf, en substance. Le fait de gagner de l’argent par mes actes civiques est certes motivant mais, dès lors que mon compte en banque aura gonflé, cette motivation ne risque-t-elle pas de s’étioler puis s’éteindre ? 
Il me faut retrouver une belle énergie, il me faut donc d’autres motivations. C’est alors que m’est revenue une bribe de mon passé. L’histoire toute bête d’une petite copine –elle avait douze ans, j’en avais dix– que j’avais vue se faire peloter par un grand, d’au moins treize ans. Le sentiment de jalousie que j’avais alors éprouvé m’avait donné des ailes, que convoitise et envie avaient doublé d’envergure. Mon concurrent était premier de classe, il était grand, il avait du poil au menton, sa voix était grave et il possédait une magnifique bicyclette, autant de qualités dont j’étais dépourvu. Une folie meurtrière s’était emparée de moi et, quel que malingre je fusse, habité d’une énergie farouche, j’avais réussi à balancer mon ennemi dans le trou d’eau d’une carrière. Où il s’était noyé. Je n’avais plus eu qu’à consoler celle qui avait cessé d’être un enjeu, avant de lui faire payer chèrement ce qu’elle m’avait fait. Rendez quelqu’un jaloux, il déplacera les montagnes.

Les choses ne sont jamais aussi compliquées qu’on les imagine. De saines occupations vont désormais meubler ma vie et lui donner sens. Propulsé par cette énergie que produisent jalousie, envie et convoitise, je vais fouiner dans la vie des gens et chez eux, déceler leurs comportements inciviques, relever les infractions qu’ils commettent, engranger les preuves de leurs agissements, les dénoncer et encaisser le fruit de mon labeur salvateur. Et peut-être, jackpot au bandit manchot, deviendrai-je aussi célèbre que Moon Seoung-Ok, ce citoyen modèle de Corée du sud.
En attendant, fini de m’ennuyer comme un rat mort.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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2 commentaires pour Une saine Occupation pour tuer le temps

  1. Debbie Stucket dit :

    C’est le Temps qui va te tuer, mec, pas l’inverse… Et alors vous pourrez trinquer entre meurtriers…

    • Non, non, non, non et non. Avec tout ce que j’ai déjà trinqué avec lui, pas question de remettre ça. Les pissenlits par la racine, ça désaltère. Alors je boirai seul et il ira se faire foutre.

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