De futures victimes attendent leur tour

Les pendus ça n’est pas ce qu’il y a de pire dans le paysage, à condition qu’ils soient rangés comme il faut et qu’il y ait du vent. Avec les coups contre la potence qui scandent le temps, plus besoin de remonter les montres. Qu’une rafale s’en mêle, et c’est la symphonie des vieux gréements. Alors ça crisse dans les cordages, ça cliquette dans les poulies, ça couvre les cris. Pas baisser la tête, mais marcher les yeux en l’air au cas où il y en ait un qui se décroche. Une pendaison revient à trois fois rien : un bout de corde, un arbre ou un balcon, une grue, c’est tout. Un moyen de tuer à la portée de tous, de l’occident à l’orient. Je vis dans le centre, j’ai de la corde à en revendre, un arbre solide et un petit escabeau, parfait : je suis paré pour le jour où…

Les noyés, j’aime moins, et ça donne mal au crâne si on dort dessous. Puis c’est moche. C’est gonflé, tout déchiré en lambeaux si ça manque de fraîcheur, d’un teint vraiment très maladif. On peut s’en servir pour appâter le poisson ou celui qu’on désignera comme devant être le prochain noyé. Pour peu qu’on ait une rivière à disposition ou la moindre flaque profonde, pas bien compliqué de noyer quelqu’un. L’idéal c’est un pont ou encore mieux un quai. Les ports et les villes où coule un cours d’eau se prêtent merveilleusement bien à ce mode d’expédition ad patres qui exige cependant un minimum de pleutrise et lâcheté, qualités dont étaient largement pourvus ceux qui précipitèrent à la Seine des centaines d’Algériens, en octobre 61.
Ma baignoire serait bien assez profonde pour faire l’affaire.

Les fusillés, ça va si les fusils sont équipés de silencieux, mais il faut reconnaître que sans le bruit c’est moins spectaculaire et ça manque de panache. Des fois, mais plus tard, après que les fusillés sont morts depuis longtemps, on en décore quelques uns. Mais c’est rare et idiot puisque on ne voit pas bringuebaler les médailles sur la poitrine des héros et qu’eux-mêmes n’en tirent aucun bénéfice. Être fusillé est expéditif, et aucun fusillé n’aurait préféré être noyé, pendu, brûlé ou je ne sais quoi.
Fusiller, c’est propre, net et définitif, mais parce que cela demande des moyens et de l’organisation, c’est un moyen peu adapté à une entreprise privée. Vouloir fusiller l’amant de sa femme n’est pas une bonne idée, tandis que monter un peloton d’éxécution au nom d’un état ou d’une organisation criminelle est techniquement justifié.
Je procéderai à un peloton d’éxécution unipersonnel. J’en serai l’autorité et l’éxécutant zélé. C’est grâce à cette pétoire que je suis revenu entier de 14 m’avait dit le pépé en me confiant pistolet et munitions. Prends-en soin, ça pourrait peut-être bien te servir un jour.

Des malheureux qui ont été gazés je n’en ai jamais vu. Pas assez vieux, pas assez Japonais qui aurait pris le métro le mauvais jour, pas assez juif.
Paraît que ça n’est pas joli joli, un gazé. C’est pour ça que ceux qui ont été les plus nombreux à être gazés ont été réduits en cendres par la suite, histoire de ne pas choquer les gens sensibles. Les personnes gazées souffrent terriblement, paraît-il, mais par chance elles ne peuvent pas hurler et nous casser les oreilles à cause du souffle qui leur manque, d’où un taux élevé de mortalité chez celles qui ont survécu, provisoirement cela s’entend. Les gaz présentent l’intérêt de ne coûter que très peu cher, mais demandent de disposer de moyens industriels. Ceux-ci ne manquent pas dans les pays développés où des entreprises sont toujours prêtes à jouer la carte du patriotisme, quitte à gagner beaucoup d’argent.
Je paie mes factures de gaz, et il n’y a aucune raison qu’on m’en prive. Mes fenêtres sont mon seul système d’aération. Pas bien compliqué de les fermer.

Les étranglés ou strangulés, c’est comme on veut, courent assez peu les rues. C’est encore un moyen très peu adapté aux meurtres de masse, la Garroteuse automatique n’ayant pas encore été inventée. J’y pense, car je pourrais tout à fait en avoir besoin, ne serait-ce que pour un usage personnel et égoïste. En effet, je m’imagine mal, en ce cas, me serrer le kiki jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Pour ce qui est des étouffements, il y a à boire et à manger, et les causes peuvent tout aussi bien être le rire, les sanglots, la peur, la surprise, ou une action mécanique exercée par un tiers, telle celle qui consiste à plaquer un oreiller sur un visage. N’oublions cependant pas les malheureux, parfois goinfres ou distraits, qui s’étouffent au cours d’un repas. Et qui en même temps qu’ils avalent de travers avalent leur extrait de naissance. Il faut savoir que étouffer quelqu’un est moins aisé qu’il n’y paraît, car cela demande de la détermination, de la constance, voire de l’acharnement, ainsi qu’une certaine force physique. Bref, c’est fatiguant et peu adapté à un meurtre collectif. Étouffer plusieurs personnes à la fois est cependant faisable en produisant un éboulement, voire une avalanche.
Certains prétendent que l’on peut mourir étouffé d’orgueil ou de honte. Pourquoi pas, mais encore faut-il être bouffi d’orgueil dans le premier cas ou avoir une prédisposition au remords et au repentir dans le deuxième cas. Si l’orgueil et la honte peuvent amener quelqu’un au suicide, aucun des deux n’est d’un bon secours pour porter la mort à un tiers.

L’empoisonnement. Large éventail que cette voie royale pour mettre un terme à tout questionnement d’ordre existentiel ! Serait-ce pour celà que la gent féminine en use volontiers ?
J’ai vu des gens qui étaient empoisonnés. Je les ai vus de loin. Leur être tout entier irradiait ce je ne sais quoi qui pousse à se carapater sans se poser de question. Comme au Japon, en 1945 ou plus près de nous en l’an de grâce et de paix 2011. Ou en Ukraine, je ne suis sûr de rien, la mémoire collective faisant défaut. Le nucléaire n’est pas le seul à énucléer, et pas une balade où je ne croise la future victime d’empoisonneurs qui se la coulent douce, dont les cigarettiers qui font un tabac, des industriels de l’agrico-pharmaco-alimentaires qui se font leur beurre au noir et à l’oeil et ceux qui diversifient leurs activités entre armes, drogue ou oeuvres d’art. Les organes attendent leurs marchands.
Les Néron, Borgia, Brinvilliers, Marie Besnard sont des rigolos si on les compare aux Turco-Tatares adeptes éclairés de la guerre biologique qui avait éradiqué la moitié de la population européenne en 1350, après que leurs cadavres pestiférés eurent, d’une certaine façon, fait du tourisme. Les couvertures anglaises savamment contaminées par le virus de la variole ne firent quant à elles que peu de victimes parmi les indiens Delaware : à peine 20000, une misère.
Avec les progrès scientifiques et le recul du bon sens, gageons que l’homme saura mettre en place ce qu’il faut pour résoudre les problèmes de la faim dans le monde. Virus, bactéries et autres gentillesses des industries chimiques attendent leur jour de gloire.
Me référant à la scène désopilante de l’arroseur arrosé, je laisse les autres empoisonner et s’empoisonner. Un vilain rhume transmis à qui de droit suffira à me satisfaire.
Prudent, je conserve sur moi quelques capsules de cyanure mais n’en userai sur nul autre que ma personne. Si j’en éprouvais le besoin.

Avant de m’autoriser l’oubli, je pense aux brûlés, les grands brûlés. Les petits brûlés n’intéressent personne parce qu’ils ne meurent pas sauf si, trop contents de se rendre compte qu’ils ont réchappé d’un brasier, ils traversent la route sans regarder et se font écraser par le camion de pompier venu secourir les rescapés de l’incendie quasi volontairement impossible à éteindre.
Les souffrances d’un grand brûlé sont atroces et insupportables sans le port d’un casque qui diffuse le baratin méprisant d’architectes de la démesure ou le discours d’un dictateur sanguinaire et vociférant. Les gazés des camps n’ont hélas pas eu le temps de remercier les gardiens attentionnés qui leur ont évité les affres du brasier, pas plus que les asphyxiés de la tour infernale londonienne ne l’ont eu pour féliciter leur bailleur de s’être inquiété de leur sécurité.

Le seul feu que mon briquet allumera sera celui qui réchauffera une dernière fois mes vieux os avant de m’extirper de l’horreur. Entre la corde, l’arme à feu, des explosifs, le gaz, la baignoire et ma fenêtre à guillotine je devrais y arriver. Car dans les pouponnières, les écoles, les logis, dans la rue, partout dans le monde de futures victimes attendent leur tour. Elles seront pendues, noyées, brûlées, empoisonnées ou fusillées au nom de telle doctrine ou telle foi, sur l’ordre d’un dictateur ou au nom d’intérêts particuliers égoïstes, imbéciles et vains. Victimes sacrifiées à on ne sait quel monstre qui déjà se réjouit de ces doux bruits à son oreille : froissement des liasses de billets, chuintement d’une porte de coffre-fort, gueulante hystérique d’une salle de cotation, bottes qui claquent sur le pavé, cliquetis des armes que l’on fourbit, applaudissement de ses inféodés.

 

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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