Cycle de la vie : l’eau toujours retourne à la rivière

Considérant qu’une rivière a deux berges, une d’un côté, une de l’autre, et que j’en ai soixante-dix, j’en déduis que je vaux trente-cinq rivières. Cool ! Je peux arroser, inonder, former un delta gigantesque, descendre jusqu’à l’océan et m’y fondre. Avant de disparaître ? Certes non, puisque de ma source jusqu’à mon delta, jamais je ne cesse de couler, plus ou moins abondamment, selon la saison, mais je coule. D’ailleurs, je me suis toujours senti couler, et bien avant que l’on ne me le fasse remarquer, mon banquier en premier.
Parce que au catéchisme le curé m’a appris que j’avais une âme, rien ne m’empêche d’en déduire que je suis une arme. Une sacrée arme, puisque j’ai une âme, dès l‘enfance plus rayée qu‘un zèbre ne le sera jamais. Une arme sacrée, si vous voyez ce que je veux dire. Un revolver, dont je compte bien me servir. Je descends le premier emmerdeur venu, je jette l’arme à la flotte, et basta ! Pas dans n’importe quelle flotte, genre l’eau du bain (où j‘avais failli me noyer lorsque j‘étais bébé, sauvé in extremis par le plombier qui avait débouché à temps le tuyau d‘évacuation), ni celle d’une mare, pas plus que celle d’un lac, mais dans ma flotte à moi que j’ai à profusion dans la rivière que je suis. Bien fort qui retrouvera cette arme et bien fort qui mettra le grappin sur le cadavre. Mais soyons sérieux, pas pour l’agripper et le sortir de l’eau comme on le fait à l’aide d’une gaffe, parfois, hélas, objet d‘une autre gaffe lorsqu‘on ne remonte des flots en furie rien d‘autre qu‘un œil torve qui nous adresse comme un reproche. Et hop, embarquement pour l’océan, et bon voyage.
Je suis équipé d’un tronc. A vrai dire, je suis un tronc. Si pesant que j’ai un incoercible penchant à prendre racines. Planté dans le narthex passé le seuil de l’église je fais la manche auprès des fidèles, des abonnés pour la plupart. J’ai accroché un écriteau sur une branche qui m’a poussé : Les cartes bancaires ne sont pas acceptées. Je suis plein aux as, ce qui me permet d’acheter toutes les munitions dont j’ai besoin.
Il n’y a pas de honte à être un homme tronc, sermonnent les grenouilles de bénitier aux sales gosses qui font les enfants de chœur et servent la messe pire que les loufiats qui servent au mess des sous-offs. Elles les forcent, sous la menace d’une dénonciation en trois exemplaires plus un pour les parents, à mettre leur argent de poche dans la fente qui connut des jours plus glorieux du temps où on y glissait boutons de culotte et autres préservatifs usagés.
Tout comme la soupe aux graillons, j’ai des yeux. Moins qu’elle n’en possède, mais suffisamment pour me permettre d’avoir l’œil sur tout et surtout là où il faut. Des yeux bien pratiques pour surveiller mes arrières, pour en jeter l’un d’eux là où ça vaut le coup, comme lorsque passe une jolie donzelle. Je lui fais de l’œil d‘un de mes deux de velours, lui jette un regard langoureux si elle n’est pas farouche, réservant les gros yeux pour celles qui sont moches et qui me coursent. Pour me le faire payer. Je ne viendrai pas sur la raison qui m’empêche de prendre mes jambes à mon cou, la même que celle qui me prive de ces coups de pied au cul aptes à ramener qui que ce soit à plus de raison, que délivrent généralement ceux qui en auraient le plus besoin.
En me signant, porté à bras le corps par une de ces croyantes touchées par la grâce et que mon handicap n‘a jamais rebuté, un de mes bras de rivière a fait déborder le bénitier. Choc froid de l’acier sur le sol suivi de celui mat d’un corps inerte qui aurait mérité un bon essorage. Du haut de sa croix, un bonhomme sanguinolent, style Jésus en croix, m’adresse un clin d’œil dans lequel je lis, en toutes lettres : P O S S I O N C A M. Bien évidemment un message codé dont je ne comprends goutte.

Le jour de mes 10 ans, fier de l’acte de bravoure qui m’avait conduit à perdre mon pucelage, mon père, érudit féru de symbolique et lecteur assidu du Chasseur français, m’avait offert un culbuto. Lequel, bien avant l’accident qui devait me priver de mes membres inférieurs et m‘absoudre une fois pour toutes de ne pas ôter mon chapeau devant les dames m‘avait montré, par l’exemple, comment s’y prendre pour se relever de situations périlleuses. Conséquence de l’accident, prendre la poudre d’escampette en cas d’urgence ne me serait désormais plus possible. Conséquence de cette conséquence, les bras m’en étaient tombés, ce qui m’avait amené à faire l’homme tronc dans les églises. Paul Emploi et sa copine Anne Péheux s’étaient employés à m’y trouver emploi.
Je m’ébranle, me tortille façon technique culbuto et me lance. Pour me retrouver les quatre fers en l’air, façon de parler, à deux doigts, que je n’ai pas, de l’objet autant métallique que létal : l’arme du crime. Tant d’efforts m’ont mis en nage. Deux rapides crawls reptiliens tintinnabulants m’en rapprochent. Quelques pièces de monnaie roulent sur le sol, vite submergées puis emmenées par mes flots dont le degré de salinité a grimpé. Mon tronc est en train de se vider, constatè-je, amer. Le revolver et le noyé ne sont plus qu’à un doigt de ma bouche gourmande prête à engloutir les preuves accablantes de mon inconduite. Plus béante qu’une bouche d’égout, elle va passer à l’action lorsque un de mes yeux arrière se fixe sur un tas de pièces tombées du tronc, qui ont résisté au courant. Que faire ? Ne pouvant prendre mon courage à deux mains, pas plus que les jambes à mon cou, je me tourne vers la croix pour attendre un signe. Il me sourit, et de ses lèvres entrouvertes jaillissent une à une les lettres C O M P A S S I O N. Aucune idée de ce qu‘il veut me dire. L’heure n’étant pas à la consultation d’un dictionnaire, je laisse mes flots gronder, gonfler, puis embarquer les deux choses encombrantes qui jamais ne connaîtront l’honneur d’être des pièces à conviction, pendant que quelques grandes âmes et bons seigneurs s’activent à remettre les piécettes à leur juste place : le tronc dont je suis fait.
Sans attendre mon reste dont j‘ai depuis longtemps été amputé, ni m’attarder sur les larmes d’émotion qui coulent de mes yeux, je n’en sais la raison, je déserte les lieux en prenant le large. Je le gagne, je m’y fonds et laisse le soleil à son ouvrage. Demain, il pleuvra.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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2 commentaires pour Cycle de la vie : l’eau toujours retourne à la rivière

  1. DRE BI DORY dit :

    Somptueux !

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