Fête du travail, drapeau rouge et match du 1e mai

Pom, pom, pom. Mou claquement des pas errants qui savent où ils me propulsent, et le savent mieux que moi qui erre sans autre but que celui que je marquerai peut-être :
1. S’il y a un match ;
2. Si j’arrive à faire mieux que taper que dans les seuls ballons de rouge de mes potes, et pourquoi pas dans un ballon de foot ;
3. Si on me prend dans une équipe par esprit d’équipe, en étant un des lecteurs les plus assidus pour l’enrichissement culturel qu’offre le canard qui déploie son vol dans ces hautes sphères qui touchent au sublime ;
4. Si l’équipe d’en face est nulle, mais pas non avenue, dans quel cas cela entraînerait le report du match ou son annulation pure et simple

Je marche, quand je vois devant moi, porté par des militants, un drapeau rouge, espérant desespérément qu’il y ait du vent pour y pouvoir flotter, plus une ondée, les drapeaux mouillés se repassant plus facilement qu’un relai.
Atteint d’une conjonctivite, je vois rouge dans la glace que certains prétendent être vaguement bleue, quand bien même la mer serait d’huile étale, et lorsque je vois rouge, il suffit qu’un drapeau de même couleur pointe le bout de sa hampe pour ça me provoque une crampe au foie, siège des colères comme me l’a affirmé le Dalaï Lama, que je salue au passage. Aussitôt dit, aussi tôt fait : Salut. Voilà, c’est fait. Colère d’indignation et ire responsable de cette envie d’en découdre ces habits de premier communiant qui me serrent aux entournures. Se la fermer, ça va un temps, gueule un gars qui distribue des porte-voix.

Colère en poche et pieds sur le pied de guerre, je suis le drapeau (du verbe suivre, et non de cet auxiliaire si prompt à rendre service, je veux parler du verbe être qui ne se fait avoir qu’en de rares occasions à cause d’ignorants qui n’y connaissent rien en langue, à part celle de bœuf en sauce aigre-douce aux cornichons, qui disent “j’ai été au coiffeur” au lieu de “je fus allé au coiffeur”).
Je reprends : “le drapeau, je le suis”, forme tout de même plus claire que “je suis le drapeau”. Certes, rien ne m’empêcherait d’être un drapeau, mais pas de ceux fièrement brandis par un porte drapeau, généralement ancien combattant, virils étendards qu’on ne peut porter sans une hampe digne de ce nom, ce qui, dans mon cas, n’est pas le cas.

Mes pas m’entraînent là où le vieux porte drapeau –un ancien des barricades qui traîne la savate–, se laisse entraîner par ses propres pas plus propres que les miens qui n’ont su éviter les blanches zébrures d’un passage piétonnier pour aveugles. Passage qui comporte divers obstacles : chevaux de frise que leurs cavaliers ont amarrés à une des bites du parking du saloon qui jouxte de façon scandaleuse une église (certes désaffectée mais pas déconsacrée), l’autorisation d’implantation de ce commerce le devant davantage à la piété de son propriétaire qu’à de viles oboles subrepticement glissées entre les mains blanches d’innocents édiles. Quelques clous à tête plate, pointe dressée vers les cieux azuréens, plus une ribambelle de boites de conserve vides complètent l’ingénieux dispositif garant de la sécurité de ces malheureux qui ont perdu la vue et qui, ne l’ayant pas retrouvée, ont la chance insigne de ne pouvoir ne serait-ce qu’entrevoir ce qu’est devenu notre beau pays, Dieu ait son âme et les grands argentiers son pognon, s’il en reste après leurs dernières razzias.

Direction le stade, la troupe grossit, nourrie de loqueteux débraillés, de loquedus braillards, de curés défroqués, pignoufs, indignés et autres chômeurs, bref, la populace teigneuse, dont je suis. Je suis. Quelques injures fusent de part et d’autre de ce qui commence à ressembler à pas grand chose sinon à un rassemblement assemblage d’objets animés hétéroclites qui sloganent à tue-tête, mais qui, manifestement, préféreraient dessouder de plain pied  l’équipe adverse, celle dont un émule vient d’outrager le drapeau rouge en le maculant, de sa fenêtre, du contenu d »un pot de chambre, témoin de l’aisance dans laquelle il vit. Certains nantis, c’est connu, en prennent à leur aise pour attribuer au peuple les propriétés d’une fosse d’aisance et en user comme telle.
Je bous. Armé, je lâcherais le chien, ne serait-ce que pour une brève détente. Pour tout feu, le rouge au front. Pas nécessairement celui de gauche dont je n’ai pas plus à faire que du national : tous-deux me font regretter la bipolarité du mou du crâne, comme me la font regretter ces deux autres têtes d’affiche qui bientôt se feront front pour savoir lequel des deux sera désavoué plus tard. Ainsi font font font les grotesques marionnettes.
 Sous les pavés, la plage ; sur les pavés, des œillères dont chacun se défait. On s’en fera des protège-couilles, au cas où.

Né sans grande veine, car d’origine plébéienne, un sang naturellement rouge coule dans mes artères, reçu en legs par des ancêtres qui eurent maille à partir avec les autorités. Guillotine, corde en chanvre et balles du 14 juillet du joli mai 1871 œuvrèrent généreusement pour accorder à mes ascendants le privilège de ne faire de vieux os qu’une fois passés sous la lame réductrice (d’environ 1 huitième), pendus haut et court, criblés de plomb ou autres moyens d’expédition ad patres.
C’est maintenant une flotille de drapeaux. Rouges. Rouges comme les trognes, rouges comme le gros rouge qu’on se passe de main en main, sans y rester..« Y’avait longtemps… » constate un ancien de la Commune en frisant ses bacchantes remontant ses manches. « Évohé, évohé », qu’il gueule à tout va. « Et vouais, et vouais » reprend la populace à qui on ne la fait pas et qui sait très bien de quoi il en retourne.

Les Invalides.
Perchée sur deux drôles aux larges épaules, un poing effroyabe tendu aux nues, une diablesse vêtue d’une capeline victorienne entonne un chant révolutionnaire. Clone de Niké garanti, on n’aurait pu trouver mieux pour personnifier la Victoire que chacun espère, en son cœur meurtri et en ses yeux rougis. Un à zéro serait un score honorable et suffisant.

« Sauf des mouchoirs mouchards et des gendarmes
On ne voit plus par les chemins,
Que des vieillards tristes en larmes
Des veuves et des orphelins, etc. »

Etc., parce que je ne connais pas la suite de La semaine sanglante, pas plus que le début. Mouchoirs m’est venu à cause des yeux rougis.

Au couplet :
« …Les châtiments du drapeau rouge
Sont remplacés par la terreur
De tous ces chenapans de bouges
Valets de rois et d’empereurs… »
 …ça conspue, crie en braille pour sourds, vindicte avant de forcer les portes du stade de la Bastille où on vient d’arriver. Jouer à guichets fermés, pas question. Les ouvre-boîtes vite sortis des besaces du casse-croûte, on les ouvre, les décapsule, les défonce. Après quoi on file se changer. Il était temps : les bleus, tout proprets, occupent déjà le terrain, arme au poing et balles chargées balle au pied. Les drapeaux rouges se déploient, les bleus réagissent, les huées font fuir une colombe égarée qui s’est trompée de stade : le match peut commencer.

« Bah, ça fera pas recette » avaient prévisionné les organisateurs. Fait trop beau, y’a trop de vent, il pleut trop, fait pas assez chaud, fait trop froid, ils s’en foot foutent. C’était sans compter sur les défilés et les manifs du 1e mai que des appariteurs musclés avaient engoulotés sur le stade.
Un stade bourré à plus de 80% !
Une autre année, entendu dire que le match pourrait se dérouler au Vel d’Hiv. Ou s’y terminer, je ne suis pas certain d’avoir bien compris.

Publicités

A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
Cet article, publié dans actualités, allégorie, écrits libres, élections présidentielles, citoyenneté, littérature, politique, économie, société, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s