Bugarach : l’Arche de Pierre

665 autres éléments proches de celui-ci composaient mon orga-jug, du temps où j'avais du souffle

Je m’en bats l’œil de ce que je vois, surtout pour ce qu’il y a à voir, sans compter qu’on nous cache, si ce n’est tout, l’essentiel. Je n’entends rien à ce qui est dit et encore moins à ce qui se raconte, parce que je sais qu’on nous mène en bateau et qu’on ne nous a donné ni rames, ni avirons, ni voiles, ni moteur. Parce que le cinéma ça va un moment, je ne m’émeus pas à ce qui est touchant. Parce qu’ils en rajoutent, je ne vibre pas plus aux autres qu’à mon téléphone portable qui n’a pas eu de funérailles lorsque je l’ai noyé après l’avoir balancé du 10e étage, puis récupéré pour le massacrer à coups de masse avant de le pulvériser au rouleau compresseur. J’ai brûlé ce qui en restait puis l’ai enterré dix pieds sous terre avec l’ensemble de mes illusions, comme le font généralement ceux qui sont loin, mais très loin, d’être nés de la dernière pluie. On me l’a tellement fait qu’on ne me la fait plus, vous croyez quoi ?
Mon rouleau compresseur est un mastodonte, un vrai, je veux dire un proboscidien de la famille des Mammutidæ, que j’ai ramené du tertiaire il n’y a pas si longtemps, si on fait référence à l’âge de la Terre. Un mastodonte transi de froid qu’un résident de mon immeuble –un prix Nobel de physique molléculaire– avait ramené à la vie par une technique de décongélation dont il avait déposé le brevet. Un vieil animal, certes, mais resté vert envers et contre tout. Je l’avais initialement acheté pour réduire en miettes les trop nombreuses bouteilles en verre qu’il m’avait bien fallu siffler pour me fabriquer un orga-jug, des milliers de jugs assemblés, de la fiole de 3cl jusqu’au Nabuchodonosor (mais pas que ça), en passant par le Magnum, le Jéroboam, le Réhoboam, le Mathusalem (parfait pour les vins de garde), le Salmanazar et le Balthazar. Plus d’autres géantes que des verriers me soufflaient sous le nez, mes exigences de qualité me poussant à assister aux opérations. Achat qui m’avait quelque peu surpris et dont le sens profond m’avait échappé, si je considère une tendance affirmée à me débarrasser des objets encombrants (l’inconscient joue de drôles de tours), mais achat auquel de savants calculs, plus tard, me montreraient le bien fondé et une certaine finesse dans cette façon que j’ai de percevoir les choses, fut-ce inconsciemment.
Le souffle coupé d’apprendre –mauvaise surprise– que j’avais une cirrhose m’avait amené à prendre une grande décision, et tant pis pour la musique, et tant pis pour le son tragique et flamboyant de ce qui ressemblait étrangement à celui des trompettes de Jéricho. Mon orga-jug devenu inutile, j’avais pensé m’en débarrasser en foutant tout ce bazar en l’air, façon de parler, vu le poids qui rendait impossible tout envoi dans l’espace à cause de la gravitation, cet effet pervers et stupide dû à la trouvaille imbécile d’un certain Isaac Newton . J’avais imaginé acquérir un marteau-pilon, mais où l’aurais-je installé dans mon appartement du 10e ?  D’où le mastodonte, une sage solution qui, en outre, me permettrait d’avoir un interlocuteur pour cesser d’interlocuter seul à seul, ce qui cesserait de me faire passer pour un doux dingue. Son arrivée, le 23 novembre 2012, et son installation chez moi m’avaient occasionné de nombreux frais, mais sachant qu’on n’a rien sans rien, j’avais fait exécuter l’ensemble des travaux nécessaires : élargissement des portes, hall d’entrée, escaliers, renforcement des dalles et surtout remplacement complet de l’ascenseur pour une cage de 8 x10 x 6 de hauteur, il faut ce qu’il faut. Réaménagements qui avaient incité d’autres co-propriétaires à en faire autant, ou pas loin, pour caser leurs bestiaux dans ce qui bientôt deviendrait, sans que je le sache alors, une arche de Noé salvatrice et préservatrice des espèces. Le voyage de livraison ayant fatigué mon proboscidien peu habitué à la cohue et aux rumeurs de la ville, j’avais attendu le lendemain pour lui faire piétiner l’orga-jug, jusqu’à ce que destruction s’en suive, ashes to ashes, dust to dust.
Féru d’hermétisme, d’ésotérisme et, comme je l’ai signalé, pas né de la dernière pluie, un glyphe de débris de verre m’avait mis en alerte. Au centre de la nappe scintillante des restes de mon orga-jug, un symbole était apparu à l’instant même du coucher du soleil : quatre cerises, chacune avec sa queue. C’est ce que n’importe qui aurait vu, mais n’étant pas n’importe qui, peu s’en faut, l’évidence m’était apparue : le nombre 6666. Derrière lequel se cache le nombre 24. Je vous entends venir et me dire que dans l’autre sens, c’est le nombre 9999 qui serait apparu. Sottises, car dans l’autre sens, rien ne serait apparu, les bris de verre ne recevant pas la lumière de la même façon. Quel jour sommes-nous ? m’étais-je mis à me demander. Nous étions le 24 novembre 2012. Autrement dit, un jour placé sous la vibration du nombre 13, nombre dont chacun comprend aisément toute la portée symbolique. 24 + 11 + 2012 = 2047 = 13. Judas, l’après cycle des 12 mois, la transformation, le changement de plan : néant ou recommencement. Qui n’a jamais parcouru le 479e verset du Grand Livre ne peut comprendre, mais qui l’a lu ne le peut relire sans risque d’être irradié, non par la lumière divine, mais par celle du D.D (Divin Déchu). Ne le peut relire ni même l’évoquer. Je n’en dirai donc pas plus à ce sujet, d’autant que chacun aura compris qu’il s’agit bien de la 479e annonce de fin du monde –la vraie, donc la seule– qui aura lieu le 12 décembre 2012 (12+12+2012 = 2036 = 11 = 2+0 = 20, l’arcane XX, le Jugement après l’attente des 3 x 12) au BOUGARACH (40, nombre caché 20, le Jugement), et non pas au BUGARACH comme l’affirment ceux qui nous cachent  tout, ainsi que de soi-disant ésotéristes à la solde de puissances étrangères démoniaques gouroutisées par de faux prophètes. Rappelons, au passage (arcane XIII) que la somme du nombre 479 est 20, l’Arcane du Jugement, arcane dont la symbolique est suffisamment parlante pour ne pas avoir à rappeler qu’il évoque Jéricho, ses 7 fameux trompettistes soufflant dans les chofars, ainsi que l’Arche d’Alliance trimbalée sept fois autour de la cité, pendant sept jours. Manquaient pas de souffle, dans le temps, contrairement à d’autres.
En prévision du déluge décrit dans ce verset 479, nous avons profondément ancré l’immeuble, étant cependant prêts à lever les ancres au cas où l’eau menacerait d’atteindre la ligne de flottaison située au niveau du plafond du rez de chaussée où est installé un couple de girafes, deux mâles, dont le plus jeune est destiné, si besoin, et grâce à l’intervention du chirurgien du 5e, à devenir une fringante femelle. Dieu, dans son infinie bonté, donnera un coup de main pour que des girafons  des deux sexes soient engendrés. Notre mont Ararat sera le Bougarach, (et non pas Bugarach), on l’aura compris, ce haut lieu spirituel dont l’altitude est garante d’une survie, à condition toutefois que les illuminés qui l’encombrent soient éliminés. Les varans de Komodo, lions, guépards, tigres, crotales et autres scorpions embarqués s’en chargeront, pour peu que nous les ayons suffisamment domestiqués afin qu’ils soient en mesure d’obéir et d’exécuter nos ordres. Je n’y entends rien au langage des bêtes sauvages, mais le dompteur que nous avons dans la place, après un licenciement pour faute professionnelle (une sordide accusation de zoophilie jamais avérée, ni prouvée), est en mesure de leur dicter la meilleure conduite à tenir, diplômé qu’il est, de surcroît, d’un master en anthroposémiotique extorqué auprès d’un jury marron qu’il avait acheté en fournissant à chacun des membres des bons de saillie que lui avaient remis des maquignons peu regardants, lesquels auraient largement mérité d’être traduits en justice par quelque instance de protection animale.
Nous avons fait des réserves de mouches, rampants et autres bestioles pour la gent insectivore largement représentée par les batraciens et les gallinacés ; de foin et gazon que nous n’aurons qu’à planter sur le pont de la terrasse de l’immeuble au cas où le mauvais temps persisterait ; de rongeurs et autres amuse-gueules pour les petits carnivores, plus quelques gazelles ou gentils herbivores pour les plus voraces. Pour être bref, l’immeuble est bourré de bestiaux en tout genre, toute espèce, toute famille, y compris humains des deux sexes, sauf les vieux inaptes à la reproduction que nous avons précipités dans les cages aux fauves qui n’ont daigné y toucher qu’après qu’on les eut affamés. Graines et plants de plantes, fleurs, légumes, céréales et nombre de trèfles à quatre feulles ont été embarqués. L’eau qui tombera du ciel sera stockée dans des outres confectionnées par la couturière du 3e à partir des peaux de bêtes qui passeront nécessairement à la casserole, peaux qu’aura tannées le mégissier qui occupe le 2e, gauche. La petite main en profitera pour confectionner des gilets de sauvetage que le sportif de haut niveau du 10e (mon voisin de palier) gonflera, habitué qu’il est à la gonflette.

Rassérénés, rassurés et assurés de ne manquer de rien au cas où le ciel se déchaîne et que le déluge s’abatte mettant en péril la vie sur Terre, nous avons attendu qu’il fasse des siennes, ce qui n’a pas manqué. Comme d’habitude, pouvoirs publics, météorologues et gourous à la solde des puissants ont caché la vérité, que dis-je, l’ont tue.
Ça a démarré par une pluie de crapauds buboniques et grêlés –à coup sûr une varicelle mal soignée ou un baiser à une princesse boutonneuse– dont le bruit des impacts sur l’asphalte nous a d’abord fait penser à une troupe de danseuses espagnoles armées de castagnettes, ou à une cohorte de pugilistes se distribuant des coups de poing en rafales, ce qui ne m’a pas surpris outre mesure, les danseuses de flamenco ayant le sang chaud, contrairement aux crapauds qui l’ont froid, ou pas loin,. Pas surpris d’autant que, vous l’avez compris, je suis blasé et plus rien ne m’étonne, si je mets de côté les pluies de crapauds vérolés, tout de même plus rares que le clergé d’une certaine époque atteint du même mal.
La pluie est venue début décembre, soutenue, abondante, battante, à verse, et très vite l’eau a noyé le parking souterrain de l’immeuble. Par prudence, nous avons transféré les girafes au 1e étage, puis très vite nous avons levé les ancres et largué les amarres en sectionnant conduites d’eau, de gaz, fils électriques, câbles téléphoniques, sans oublier de déconnecter la prise de terre qui aurait pu provoquer un dangereux déséquilibre de l’immeuble avant de le faire basculer. Et zou, le temps de gonfler à l’hélium une tripotée de ballons gonflables, et vogue la galère, direction le Bugarach. Pardon, le Bougarach. Que certains nomme Boujarach, je ne sais pas pourquoi.

On est le 22 décembre 2012. Bientôt 3 semaines qu’on navigue sur le rafiot de béton, mi porté par l’eau, mi porté par les ballons qui commencent à se dégonfler. Nous n’avons plus d’hélium, mais ça n’est pas grave, car nous sommes en vue de la montagne magico-spirituelle, notre Ararat à nous, le Bougarach où des zozos se sont réfugiés, se croyant sans doute à l’abri dans leurs trous à rats, et attendant je ne sais quel miracle. Jumelles aux yeux, je les vois qui s’agitent, font de grands signes d’accueil.
Nous sommes en approche, prêts à jeter l’ancre.
Hormis le fait que les lions, tigres et autres bêtes féroces n’ont rien dévoré depuis deux jours, ce qui les rend de plus en plus nerveux, notre croisière s’est bien passée. Mais il est temps que nous arrivions et débarquions.
Nous touchons terre, jetons les ancres, lâchons les ballons. Plus les bêtes qui commençaient à faire un foin de tous les diables, foin auquel notre cador en anthroposémiotique en a rajouté ces dernières heures en hurlant après elles, fouet en main. À terre, c’est la curée, la débandade, la fuite inutile, le festin des fauves.
Nous serons très bien ici, constatons-nous en nous félicitant. Le voisin de palier de la couturière, bricoleur de son état, ne va pas tarder à récupérer les saloperies qui jonchent les pentes rocailleuses : calicots, cartons, pancartes où sont maladroitement écrites formules de bienvenue et autres bêtises. Demain, je sellerai Caterpillar pour un viron de reconnaissance. C’est le nom que j’ai donné à mon mastodonte.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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Un commentaire pour Bugarach : l’Arche de Pierre

  1. Charles Joseph dit :

    S’ils avaient fait appel au rayon violet, ça ne se serait pas passé ainsi, c’est moi qui vous le dit!

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