Nous sommes des immigrés, nomades des temps modernes

Entre hier et aujourd’hui, je sais que vous vous fichez pas mal d’hier et d’aujourd’hui, mais tant pis… durant ces deux journées j’ai porté des charges pour un poids total de 1500 kg. Ça n’est pas énorme, je le sais, si on considère qu’un ouvrier maçon du début XXe siècle, en France, se faisait tranquillement ses 2000 kg dans la journée, à raison de 40 sacs de 50 kg de ciment ou l’inverse, je ne sais plus. Petite précision cependant : dans le même temps, j’ai gravi un dénivelé de 750 mètres à la montée et autant à la descente. Avec des charges de 30 kg à la montée et de 50kg à la descente (des gravats), soit 2500kg. Que je dois donc rajouter à la charge totale que mon corps a portée et supportée, ce qui nous fait (surtout pour moi) un total de 4000kg, soit deux fois 2000. Je suis donc à égalité avec le maçon et encore, rien ne me dit si le lendemain de ses 2000kg / journée il a remis ça. Si ça se trouve, il était de congé, et personne n’oserait remettre en cause ce droit au repos, à part peut-être ceux qui ne portent jamais de charges, même s’ils prétendent les assumer.
Toujours est-il que ce soir je suis fourbu et que demain je remets ça.
Alors je me pose la question : est-ce bien normal ?
Je ne parle pas du fait d’être sur les rotules, mais du fait de pratiquer ce genre d’activité laborieuse, plutôt que la pêche à la ligne, ligne que je suis loin d’avoir, étant en légère surchage pondérale gros obèse avec 110 kg au compteur. Je n’y peux rien, je suis né comme ça, ou presque. Le plus drôle, c’est que mon collègue de travail est un maigrichon de première qui atteint tout juste les 55kg, s’il a mangé la veille. Ce qui ne l’a pas empêché de marner comme moi et de porter les mêmes charges. Fraternité – égalité.
Je suis Turc, pas lui. Je suis fort comme un turc à voir mon semblant de carrure. Lui il vient du Mali. Il est maigre comme un clou et dur à la tâche comme un bourricot. On s’appelle «mon frère», on s’aide comme on peut. Des fois on partage la même chambre grande comme un lit, une table et deux chaises collées ensemble. Lui il est dans un foyer, sauf quand il reste dormir de temps en temps pour perdre un peu l’habitude d’être seul. Moi, je n’en ai plus. Il le sait qu’un jour il retournera au pays, mais il se demande si le pays ne l’aura pas oublié.

Nous sommes des nomades des temps modernes, nous sommes des immigrés. Dans son village et dans le mien coule la même rivière, celle des rires des enfants qui se chamaillent, celle des cris des femmes qui nous fatiguent mais qui nous manquent tant.
Chez nous, je veux dire chez mon frère du Mali et chez moi, nos maisons sont faites de glaise, de paille et d’eau. Nous manquons de tout, sauf de la pauvreté, ce drôle de ciment qui nous rattache à ces racines, que nous avons décidé de briser croyant que l’herbe verte était promesse de mieux vivre. Chez nous, nous menons nos maigres troupeaux de bêtes efflanquées sur des pâturages brûlés par le soleil ou le sel, mais les bêtes sont nôtres et, bon an mal an, elles suffisent à nous nourrir. Sauf depuis quelques années où le climat s’est durci.
Surtout celui engendré par les hommes.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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2 commentaires pour Nous sommes des immigrés, nomades des temps modernes

  1. Tommy Lobo dit :

    Superbe, surtout en fin de texte. Que cela fait du bien d’être ainsi remué.

  2. Charly Giuseppe dit :

    Très très beau texte que je qualifierai de poétique. Avec une belle émotion amenée par des choses toutes simples. Bravo, continuez

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