L’instant d’avant je vivais

Je regarde à gauche, rien. Je regarde à droite, rien. Je regarde devant, rien. J’avance. Pas con, je jette un œil derrière, au cas où. Le temps de vérifier qu’il n’y a rien non plus, j’entends le bruit mat d’un corps qui a fait une chute de plus de vingt mètres, puis plus rien.

Un corps que j’ai du mal à reconnaître comme étant le mien m’est donné à identifier. J’ignore comment on s’y est pris pour d’un côté me trouver, de l’autre me prévenir. Les gars de la morgue ont mis le corps dans un sac en plastique. C’est à cause que ça dégouline et que le parquet, à force qu’on y lave, faudra qu’on le change si ça continue. Avec la moquette, avant, c’était encore pire, m’expliquent les bonshommes en achevant leur sandwich mortadelle, beurre, cornichon. Un  seul, sinon ça gâte le goût. Ils vident le sac, en vrac, dans une baignoire.
Et voilà ! déclare celui des gars qui ressemble le plus à un commissaire de police, ça doit être à force de jouer le rôle. Il se lisse les bacchantes façon Staline, ça lui donne l’importance qu’il aurait eue s’il avait brillé à l’École de police.
Alors ? il me demande. Comme ça, je peux pas dire, je réponds. Tout rabougri qu’il est, faudrait le déplier.
C’est qu’il est raide,  le bougre, constate son bras droit d’un ton de sous chef. S’il était frais, je dis pas, ou alors faudrait le réchauffer.  On aurait eu mieux fait de pas le mettre dans le sac, chef. Le chef opine du commissaire commissaire opine du chef en se tortillant la moustache. Je serais prêt à parier qu’il pense déjà à passer un coup de fil à sa hiérarchie.
L’impatience me prend. Je sais devoir lever le camp et larguer les voiles, c’est ainsi, pas le temps de traîner. Les cadavres parlent peu, c’est connu, et rares sont ceux qui infirment ce que raconte un témoin, présumé proche du défunt.
C’est bien lui, je dis laconiquement, me fichant de l’exactitude de ce que j’avance et n’ayant aucune preuve tangible de l’identité de ce qui a déjà rejoint le sac. Un sac en plastique pareil à celui qu’hier encore j’ai jeté aux ordures, très pratique avec ses petites poignées ingénieuses.
Je laisse ce petit monde accrocher l’étiquette réglementaire où le commissaire a écrit un nom, la date d’emballage et celle de péremption.
Puis je lève l’ancre, sans rien savoir de ce que me réserve la traversée.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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