Naître autre n’est pas donné à tout le monde

J’aurais pu naître dans une famille ouvrière. Ou mes géniteurs auraient pu être de bons et fidèles employés, pourquoi pas de maison, des gens humbles, qui votent là où ils croient qu’il faut voter, qui sont honnêtes ou niais, un synonyme. J’aurais pu naître dans la brousse avec d’autres bouseux, dans un village franchouillard où les gens n’ont jamais décroché le portrait du Maréchal, ou encore dans une ZAC, une ZUP, une ZAP, une ZIP ou un quartier malfamé, une ZON.

J’aurais arraché les ailes des mouches, crevé les yeux des chats, cogné les bestiaux pour les entendre gueuler et jouer à touche pipi avec des petites cochonnes. Plus tard, aux premiers émois, et moi et moi, et moi, je leur aurais donné des coups de pied dans les tibias et tiré les cheveux. J’aurais pris ma première cuite à 6 ans sous le regard amusé d’un oncle jobard, un sacré rigolo qui aurait couché avec ma mère. J’aurais chapardé des bonbons chez l’épicier, dévalé les rues du quartier dans une caisse à savon dont le bruit infernal aurait cassé les oreilles au voisinage ; j’aurais fait l’école buissonnière et pissé dans les encriers. J’aurais déféqué mou dans un journal que j’aurais posé devant la porte close d’un bourgeois ; j’y aurais mis le feu et j’aurais sonné avant de me carapater. Je me serais masturbé avec d’autres sales gosses dans les bottes de foin ; j’aurais piqué des sous à ma mère pour m’acheter des pétards. J’aurais échangé la montre de mon père contre un paquet de P4 (les trop fameuses Parisiennes) et la bague de fiançailles de ma mère contre un de Week-End et un autre de Lucky-Strike. J’aurais raconté des bobards, j’aurais menti. Je me serais battu aux bals, aurais dépucelé les premières gonzesses venues que j’aurais soulées à coups de blanc limé. Je me serais fait tabasser une fois par mon père, pas deux. J’aurais vidé un premier tronc pour aller au bordel, et les suivants pour m’acheter du H. J’aurais raconté au psychologue scolaire que ma mère était une pute et mon père un curé pédophile défroqué qui avait abusé de moi ; J’aurais fait mon service militaire dans les paras qui m’auraient muté dans un bataillon disciplinaire. J’aurais fait de la taule, j’aurais cassé des cailloux, du niacoué et du bronzé, ce qui m’aurait peut-être valu une médaille vite refourguée contre un bon de saillie au BMC, le bordel militaire contrôlé.

Bref, c’est pas l’ennui qui m’aurait étouffé, pas plus que les « ça se fait pas », les « c’est mal » et autres stupidités qui empêchent de vivre comme on l’entend si on n’est pas sourdingue.

Et quoi ? Voilà que j’ai débarqué dans une famille tout ce qu’il y a de comme il faut, c’est tout dire. Baptême, communion, confirmation, écoles privées, la suite à l’avenant : études, mariage, gosses, situation enviable, fortune… tout ce qu’il faut pour mourir d’ennui et se raconter des histoires en montrant le spectacle d’un bonheur ineffable. De la Fontaine. Le modèle parfait d’une image défraîchie avant l’âge.
J’oubliais la respectabilité, l’horripilante respectabilité !

J’aurais pu naître autre, mais ça ne m’a pas été donné.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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