Objectif : pognon

De n’être ni comptable, ni matheux ne m’empêche pas de rêver de chiffres qu’une litanie de nombres rend difficile à lire. Mes rêves sont d’autant plus beaux que les chiffres que j’y vois, suivis de ces très jolis symboles que sont les €, $, Ɏ, ¥£, sont inscrits au crédit de mes relevés bancaires. Chiffres abstraits que mes neurones loin d’être endormis transforment en liasses épaisses. Un souci esthétique m’y fait ajouter quelques piécettes et lingots d’or. Profitant de cette richesse et du sentiment de sécurité qu’elle apporte, je dors, détendu et sourire aux lèvres.
L’avenir appartenant à ceux qui se lèvent tôt, celui sans limite que je me promets en rêve se réduit hélas à néant dès les toutes premières notes rouillées de mon réveil-matin, un engin antédiluvien qui se prend pour un gallinacé, et que je me promets, chaque jour que dieu fait, de mettre au rencard.
Évanouis mes rêves d’aisance matérielle, je maugrée en déplorant de n’être pas né une cuiller en argent dans la bouche et un sceptre d’or dans le fondement, comme ces enfants bien nés engendrés par des affairistes dont la vertu première est de savoir faire profits sur profits pour le profit. Ce que permettent quelques rares activités commerciales ou industrielles d’un lucratif hors-pair, dont la pérennité ne risque pas d’être mise à mal, la collusion pouvoir-argent veillant au grain.
Pas de père dans l’industrie pharmaceutique, pas d’oncle cigarettier, pas de tante tenancière d’un bordel huppé pour VIP et chef d’un réseau de prostitution, pas de frangin à la tête d’un cartel de trafic de drogue, pas un seul ami dans l’industrie de l’armement ou le trafic d’armes (c’est la même chose), pas un copain dans les réseaux juteux de passeurs, pas la moindre relation avec un politicien véreux ou un lobbyiste de poids ; bref, pas une seule connaissance redevable œuvrant dans ces sphères qui brillent au soleil et posent, dédaigneux et pleins de morgue, dans ces tribunes où s’affiche le pouvoir.

“Né sans un”, comme on dit, sans doute finirai-je sans plus. Ce ne sera pourtant pas faute d’avoir essayé, mais non content de naître pauvre, je suis né con, sans tablettes de chocolat et sans gueule d’ange ou de démon. Raison pour laquelle je n’ai jamais réussi à percer dans ce monde d’affaires où j’ai cru pouvoir faire affaire en essayant de bien faire mal faire faire mal faire du mal, à l’instar de quelques surdoués que j’ai essayé de prendre plus ou moins pour modèles.
Très tôt, et alors que mes petits camarades arrachaient les mouches des ailes ou attachaient un fil à la patte des hannetons, sans doute pour leur éviter de s’égarer, j’étais à peine capable de découper en rondelles les vers de terre et d’écraser gendarmes et cloportes à coups de talons rageurs. La seule fois où j’ai voulu dégommer un nid d’oiseau à l’aide d’un lance-pierre que j’avais malhabilement fabriqué, je m’étais cassé le pouce gauche en même temps que le piaf m’avait déféqué sur le crâne. Tandis que les filles montraient leur culotte pour pas un rond aux autres garçons, je devais quant à moi débourser une somme exorbitante en bonbons que je n’avais d’autre choix de chouraver à l’épicerie du quartier. Mon trafic de clopes, que je piquais à l’amant de ma mère, m’a rapporté en tout et pour tout une série d’yeux au beurre noir de la part de mes clients, plus une dérouillée gratuite offerte par mon fournisseur. Devenu raisonnable (venus mes sept ans) et aguerri par mes expériences, j’ai traficoté des bombes à eau maison ; des lance-fléchettes ; des bombinettes à base de désherbant, sucre, charbon de bois, nitrate et je ne sais quoi. Vouloir échanger ma sœur contre un tour de mobylette, celle d’un copain, m’a valu de recevoir une danse de tous les diables, ce qui mit un terme définitif à mes prétentions de proxénète. Plus tard j’ai tout essayé et tout essuyé, mais on ne s’invente pas, et mes tentatives de devenir un honnête trafiquant en quoi que ce soit se sont heurtées à la dure réalité : il y en a “qui ont de quoi”, d’autres non. Dont je fais partie.

Tandis que, pétant dans la soie, des salopiots que je jalouse vivent comme des nababs en emmerdant royalement le monde, ma vie ressemble à celle des cloportes que, fier de moi, j’écrasais. Finauds comme pas deux et sûrs de leur impunité ces salopiots s’arrogent le droit d’exploiter des ressources qu’ils déclarent être les leurs ; empuantissent l’atmosphère en vendant les poisons qu’ils y déversent ; pressurent les gens pour en extraire ce qui les enrichit, eux ; dictent leurs lois aux gouvernants qui baissent l’échine ou leur lèchent la main ; vendent à prix fort les merdes (aliments, médicaments, merveilleux objets qu’une obsolescence rapide désigne comme étant fondamentalement superflus) qu’ils produisent ; par l’entremise des médias auxquels s’agriffent leurs mains avides, ils abrutissent, manipulent, embrigadent, enrégimentent les gens qui s’acculturent au profit d’une culture où domine l’obéissance béate à leurs règles dictées par leur seul intérêt. Usant du pouvoir que confère la puissance de l’argent, mais jamais rassasiés, ils mettent en place les conditions nécessaires pour que se déversent les haines et se déchaîne le feu des conflits. Qu’ils sauront attiser en livrant toujours plus d’armes.

Nos enfants, pour survivre, devront-ils instaurer un tribunal pour y juger ces princes de la malfaisance ?
Non, car je compte bien, d’ici là, réussir à rejoindre leurs rangs. Comme tant d’autres. Et me faire un pognon fou. Une multinationale de pompes funèbres devrait faire l’affaire.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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