Noël de sable, de larmes, de vent, de l’eau du fleuve

Nwel, on dit dans mon patelin. À la ville, ils disent Noël, des fois même Nohel. Mais c’est le même dont on cause tous, pour peu qu’on en cause, de Noël. Avec ma copine, du même nom parce qu’elle est née un 25 du mois de Noël, donc décembre, on se raconte des fables, je veux dire des histoires à dormir debout, que Noël c’est drôlement chouette, la famille, les enfants aux yeux écarquillés. Il n’y a qu’à Noël que les gamins ont les yeux écarquillés. À Pâques, c’est les œufs qu’on écarquille, à moins qu’on les écoquille ou quelque chose comme ça, je ne sais plus.
Tu aimes bien Noël ? je demande à ma copine. Je dis copine, mais c’est ma petite amie. 1m55, aujourd’hui, ça ne va pas chercher loin. Et toi ? elle me rétorque, sans répondre. Les gens qui reposent la question qu’on vient de leur poser, ce n’est pas qu’ils ne veulent pas répondre, c’est que ça les touche.

Touchée, je lui dis en me marrant. Touché coulé, quand je vois son Rimmel, nom qui me ramène à Rommel, facile. Avec le sable du désert, ses yeux, ils devaient sacrément être rouges, en fin de journée. Non, ce n’est pas le sable, disait-il en allemand –parce qu’il l’était et pas rien qu’un peu–, c’est à force d’essayer de voir de quoi l’avenir sera fait, mein Gott !
L’avenir de ma petite copine Noëlle, il est tout tracé, avec du sable partout dans les yeux, comme au bord de la mer où elle n’est jamais allée et où elle n’ira jamais. Les aveugles comme elle, ils ont peur de ne pas pouvoir s’enlever le sable que le vent sur la plage leur jette aux yeux. Déjà que toi, ça n’est pas si facile à faire, même si ton miroir est propret, que tu y vois et tu t’y vois comme en plein jour, même s’il fait nuit, parce que tu as eu ce geste d’allumer la lumière de ta salle de bains, alors que, elle… mais quand je dis toi, c’est à moi que je pense. Tu penses toujours à toi, me dit souvent ma petite amie. Oui, mais pas qu’à moi. J’ai vu que tu étais touchée, là, et je te l’ai dit, preuve que…
Si j’aime Noël, moi ? ça m’arrive. S’il neige, qu’elle tient même sur les voitures qu’on vient tout juste de garer après être allé chercher les parents pour le réveillon, et qu’on sait bien que, le lendemain, on devra enfiler moufles, bottes, plus un bon gros bonnet de laine. Le décompte fait des absents, ceux partis depuis longtemps et qu’on finit par presque oublier, les deux qui sont coincés sur la route à cause des congères (mais ils finiront bien par arriver)… délaissant les fenêtres où on s’est scotchés pour mieux voir virevolter les gros flocons, on s’installe autour de la table. Il fait chaud, il fait bon chaud. Noël comme ça, oui, j’aime bien. Malgré même tous les tant pis, dommage, quoi que et les quelques inévitables couacs, infimes ou énormes, qu’engendrent ce qui ressemble à s’y méprendre à des retrouvailles.
À toi, maintenant. Noël, tu aimes ? La question que Noëlle m’a retournée lui revient, de droit. Après tout, j’ai ouvert le chemin, à son tour de laisser s’entrebâiller ses lèvres. Ce qu’elle fait, libérant deux petits rus de cristal. Ce n’est pas qu’elle n’aime pas Noël, c’est que Noël lui fait mal, comme à d’autres, à tant d’autres. Pourtant, et comme tant d’autres, elle y sacrifie, sourires de circonstance, faux semblants, aimant ou faisant (grise) mine d’aimer, avec étrangeté, ces moments où on s’échange cadeaux et baisers, trop souvent bien convenus, sous de rutilants emballages desquels surgissent, venant du passé ou se profilant dans le futur, tourments, griffures, pincements, serrements de gorge et de cœur. On sait pourquoi, on sait comment, on sait aussi que cela s’estompera au fil du temps, après que de nombreux autres départs auront eu lieu. On le sait, mais on ne sait y croire. On y croira vraiment lorsque, ouvrant notre courrier, on en sortira la réservation du très grand et sans doute très long voyage que nous offre la vie.
J’ai parlé, parlé encore, trop parlé, nous saoulant de mes paroles sans atteindre l’ivresse libératrice. Parlé pour rien, obscure tentative imbécile pour que sèchent ses larmes, tandis qu’il les faudrait accompagner. 

 

Les rus sont devenus ruisseau, rivières, puis fleuve lorsque, mettant fin au flux tumultueux de mes mots maladroits, j’ai serré Noëlle dans mes bras. Longuement nous nous sommes laissés porter par les eaux. À l’approche du delta nous avons gagné une grève et nous y sommes séchés.
C’est une plage ! s’est affolée un instant ma grande amie Noëlle. Si jamais il y avait du vent…
Tu rigoles, je lui ai dit, mouillé comme est le sable, même Éole ne pourrait le soulever.

 

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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