Grains de sable et assurances

Des tas de choses à dire, expliquer, rabâcher, démontrer. Bref, faire l’article. Pour la énième fois. Détestable et vain : je n’ai jamais encore réussi à placer le moindre contrat.
En me rendant d’une pièce à l’autre, celle où je dois prendre la parole à un de ces discoureurs –un concurrent des AFG, les Assurances Françaises Garanties– dont les longues péroraisons sont on ne peut mieux pour endormir un auditoire, j’ai senti un méchant courant d’air,

Je prends place face à une vingtaine d’endormis que la prestance de mon exposé ne devrait pas tarder à réveiller.
Présentation faite, je vais pour entrer dans le vif du sujet lorsque je me rends compte que j’en ai perdu le moindre début de bout de fil. Toussotements. Pas grave, me dis-je, malgré les deux ou trois personnes qui ont opéré un mouvement ressemblant à des prémices de fin de sieste. Ça roupille encore dans les rangs, reprenons-nous avant que ça ne s’ébroue.
Mais j’ai beau chercher, le fil se défile, et le seul mot que j’avais accroché s’est évanoui dans la nature, sûrement emporté par le vent que le courant d’air a engendré.
Mais qu’ont les gens a toujours laisser portes et fenêtre ouvertes ?
Au cas où ce mot de malheur ne soit pas allé loin, je le cherche, lampe frontale sur le crâne pour qu’il ne puisse m’échapper s’il se dissimule sous un meuble : rien.
Tant pis pour ma mémoire défaillante : des conditions générales aux tarifs en vigueur, j’ai copié-collé, imprimé mon baratin. Du cerveau à la main et de la main au papier, il n’y a qu’une coudée. Tout est là, couché sur mes feuillets. J’ouvre le dossier. Les pages sont vierges, ou quasi. Des traces grisâtres me montrent qu’elles ont été déflorées. Même sous la loupe que je ne manque jamais de glisser dans ma poche revolver pour la dégainer lorsque j’en suis aux conditions particulières de tout contrat (on aura bien compris que je fais dans les assurances), c’est illisible.
Entendu, me dis-je, ce devait être un zéphyr abrasif, de ceux chargés de particules sahariennes à faible granulométrie, à coup sûr de la silice. La fine poussière sableuse qui a salopé mes chaussures noires valident mon sentiment.
Dans la salle, premiers signes d’impatience, des sièges grincent.
Qu’est-ce que je vais bien pouvoir leur servir ? Leur fourguer un contrat, vu ma connaissance du sujet, avec les conditions particulières qui changent au rythme des changements de temps, je n’y compte pas, je n’y compte plus. Leur raconter deux ou trois histoires bidons où la Compagnie aurait remboursé un sinistre plus de deux fois le prix estimé par les clients eux-mêmes ? Pour qu’un olibrius m’en demande les preuves, noir sur blanc, police sans fioriture qui les rendrait illisibles, caractères d’un corps 14 ?
Je m’enlise par avance, me sens comme dégringoler sur un terrain glissant avec, en bas de pente, des sables mouvants.
Le sable ! Voilà la solution. Le sable. Le vent de sable.
En deux temps trois mouvements je rouvre les portes et fenêtres que j’avais fait clore. Les courants d’air débarquent, chargés d’une poussière jaunâtre. J’y devine un marchand de sable.
Écharpe sur le nez je quitte la salle de conférence où ça ronfle déjà. L’honneur est sauf.

D’un geste assuré, je balance mon dossier désormais inutile dans la première poubelle venue. Je dénoue ma cravate, dépoussière mes chaussures. Elles brillent.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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