Un immense hôpital psychiatrique

un_immense_hopital_psychiatrique18h00. Ils viennent d’éteindre la télé. On ne s’en rend pas compte, ça ne risque pas. On file tout de suite au réfectoire. La soupe, ils appellent ça. Moi, la merde, j’appelle ça de la merde, mais c’est comme ça. Ici, les mots ont un drôle de sens, et pas rare ceux qui font mal. Ici, les sens ne servent pas à grand chose d’autre que de vivre nos maux, à croire que tout est fait pour qu’il en soit ainsi, ainsi soit-il, amen, et toute conclusion que tu décides, pour peu qu’elle ne franchisse pas tes lèvres, même si la bave que te collent les médocs met un voile sur tes pensées. Tes pensées, tu te les gardes pour toi, il vaut mieux.
Naïf, tu t’es imaginé que, jouer la folie pour qu’on te fiche la paix ça marcherait. En te gravant sur le front, au fer rouge, trois lettres d’infâmie -FOU-, on t’a étiquetté dingue, on t’a rendu dingue, on t’a relégué aux enfers, tu es dingue. Parfois à lier, comme lorsque, ayant appris depuis à jouer la comédie, tu entres dans la folie de tes gardes chiourmes en rêvant à un dialogue que tu sais impossible. Campés dans leur position de personnes raisonnables, ils n’y entendent rien. Leur folie à eux s’appelle surdité ou cécité, deux facultés bien confortables qui leur évitent de se poser des questions, de celles qui, au moins, les amèneraient à envisager une remise en question. Ne serait-ce qu’envisager.
Ici on ne mange pas, on picore, on se gave, ou rien. Le regard perdu ou halluciné. Si on ne tient plus, on fait les cons, au moins il se passera quelque chose. La cellule de contention est faite pour ça. Ce sera la mêlée avec un pack de costauds en blouse blanche, bleue ou verte, on sera le ballon à expédier manu-militari, coups de pieds dans le cul ou dans les côtes à l’appui, entre les poteaux. Une exécution, en somme. Le suicide ne reste le plus souvent qu’un rêve délicieux, inatteignable.

S’échapper ? Peut-être, mais où ? Dans cette autre antre de folie, dehors, dans la cité ? Où on retrouvera les fous de l’économie, les fous des systèmes de santé, ceux de la Justice, ceux de l’agro-alimentaire, ces autres de l’Enseignement, ces voyous ensoutanés des religions dévoyées qui tiennent leurs ouailles par les couilles, ces généraux en mal de conquêtes assassines, ces nains qui rêvent de grandeur, et ces autres avec leur morale, leur fatuité, leur orgueil, leur connerie incommensurable qui ont, depuis longtemps, atteint puis dépassé le seuil de l’incapacité. Ces malades qui en veulent toujours plus de cet argent qu’ils adorent, de ce sang qui les excite, de ce pouvoir qui les grandit comme des godasses compensées grandissent les nains. Et qui hurlent à nos oreilles « Pas bouger ! ». 
18h30. Direction la salle commune, si commune. Où rien ne se passe en commun, sinon cette communion qui, un temps, un temps seulement, celui de l’absence, unit ces six milliards de damnés de la terre que nous sommes, dont ils ont énucléé l’âme.

19h30, entre chien et loup. Les ténèbres bientôt vont nous envelopper. Comme chaque nuit, anges ou démons seront nos compagnons d’errance dans les territoires où nous nous rendons, pour rien, tant ils ressemblent à cet enclos où il a été décidé que nous devions demeurer. Demeurer, pas vivre.
Il se nomme XXIe siècle. D’autres, sans doute de grands décideurs, l’appellent Ère de la Communication, je n’ai pas encore compris pour quelle déraison.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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