Chute de neige

Insomnie. Zéro heure plus quelques gouttes de temps, celui qui s’écoule.
Je me lève, regarde par la fenêtre. Il a neigé. Le temps de compter le nombre de flocons au mètre carré, je sais que la neige a commencé à tomber à zéro heure pile.

Zéro heure plus 5 minutes. Il neige, à gros flocons peu serrés, au jugé une trentaine par mètre carré à la seconde. A la seconde et en une seconde, je précise. À ce rythme là, c’est pas demain la veille qu’on pourra faire un bonhomme de neige sans pavés. Des années qu’ils disent qu’ils vont goudronner, nos élus, tu parles ! Tu as déjà roulé à vélo sur des pavés enneigés ?

Zéro heure 20 minutes. Ça floconne dru et serré. On va rigoler au petit matin. Le chasse-neige, au patelin, ils connaissent pas. Le budget, qu’ils disent, on l’a pas. Ils l’ont pas, tu m’étonnes. Tu peux pas être au four et au moulin, avoir le beurre, l’argent du beurre plus le cul de la crémière. Les impôts, ils les boivent à la santé des administrés quand ils gueuletonnent au restau du coin, propriété du premier adjoint. Ceci dit, comme j’habite au fin fond du bled, la bécane, je n’en verrais pas la couleur avant le plein printemps.

Zéro heure 30 minutes. Je me remettrais bien au plumard, mais la neige, y’a pas que les gamins que ça énerve, et tant qu’à être énervé, je me fais un café. Direction la cafetière. Clic. Le voyant fait la gueule. Je secoue l’engin, pas mieux. Les loupiotes de la cuisine font grève. Le disjoncteur ? Toujours enclenché, égal panne de courant. Dehors, sans la clarté de la neige, dix bons centimètres maintenant, ce serait le noir, plus profond que celui du Nescafé auquel je ne vais pas pouvoir échapper. Putain de bled où faudrait pas qu’il se mette à tomber de la merde.

Zéro heure 35 minutes. L’intérêt d’une cuisinière électrique, c’est que tu n’as pas à t’emmerdouiller à changer la bouteille de gaz, ni à stocker du bois. C’est le seul intérêt. Avec un peu de chance, je devrais pouvoir remettre la main sur un chauffe-plat, survivant d’une liste de mariage depuis longtemps oublié. Le mariage, pas le chauffe-plat. Devrait être dans la remise, avec les bougies en rondelles.

Zéro heure 55 minutes. Lampe de poche, godillots, anorak. Vent et flocons se sont engouffrés par la porte en ferraille, une tôle épaisse comme la main. Qui force. Une trentaine de pas dans la neige pour atteindre l’appentis. Puis le retour, vent de face et flocons dans les mirettes. Un quart d’heure pour une flotte tiédasse et l’ersatz de café. Dehors, on ne voyait pas à dix mètres.

Une heure 15. C’est pas que j’ai pas sommeil, mais ça me titille les nerfs. Ce qui tombe c’est plus des flocons, mais des avalanches. Jamais vu ça. En à peine plus d’une heure, c’est dans les 25 centimètres qui recouvrent la cour. À ce train là, on va faire quoi sur les coups d’onze heure, au petit matin ? J’avais prévu de ne rien faire ; quelque chose me dit que je devrais y arriver. Si je tentais le coup de me remettre au plumard ?

Une heure 40. C’est pas faute d’avoir essayé, mais va dormir avec ce foutu vent qui a forci. Je me relève. Pas facile de voir où ça en est dehors. La fenêtre, plutôt ce qui sert de fenêtre, comme bouchée. Deux mètres de neige en si peu de temps, pas possible. En fait, elle tombe si serrée maintenant que c’est comme un rideau qu’on aurait tiré et qu’on ferait mollement bouger. Le vent. On est pas loin des 50 centimètres. Le courant, je peux mettre une croix dessus, plus une deuxième sur un vrai jus. La radio ! Qu’est-ce qu’ils disent à la radio ? Lampe de poche, godillots, anorak, et zou, direction l’appentis. Toujours eu la flemme de pratiquer une ouverture dans la baraque pour y accéder, c’est malin ! Malin aussi la porte qui s’ouvre sur l’extérieur. Et encore plus malin de ne pas en avoir profité, tout à l’heure, pour ramener de la remise la pelle que je sais être accrochée au ratelier. Je vire les croquenots, enfile mes Hutchinson, celles que je mets pour quand je vais taquiner le goujon et exciter les truites.

Une heure 50. J’ai remis la main sur le transistor, sauvé ! La pelle, nom de dieu ! j’allais l’oublier, celle-là. Rien au ratelier. La lampe torche faiblarde m’est d’une aide douteuse. Je m’enfonce plus avant dans la remise, tâtonne et me prends un méchant coup de rateau sur la calebasse, le manche. La pelle ne doit pas être loin. Eurêka ! Vite, au chaud. 

Deux heures 30. Récupéré les piles de la lampe torche. Je leur redonne un coup de fouet avec le chauffe-plat. Le crin-crin GO, PO, OC grésille. Seules fonctionnent les ondes courtes. Comme leur nom ne l’indique pas, elles viennent de loin : ça cause anglais ou quelque chose qui y ressemble, russe, ou un truc du même genre, aussi une autre langue qu’on dirait du cantonais. Les rizières, question neige, ça ne craignait pas. Que faire ? Rien. Je m’y applique en fixant le rideau blanc qui se balance. 

Six heures 30. Je m’étais endormi. Fait pas chaud, vraiment pas chaud. Récupérer le poële que j’avais mis au rancart en 68 ? Faut voir. Le rideau blanc ne bouge plus : le vent a dû tomber. À travers la fenêtre, je n’y vois que du blanc. Impossible de me faire une idée sur ce qui a bien pu tomber. De la neige s’est infiltrée par dessous la porte qui refuse de s’ouvrir. Voyons voir côté fenêtre. Je n’avais jamais remarqué qu’elle était bombée vers l’intérieur. Du blanc, du blanc, rien que du blanc, sombre. On est début avril, bientôt sept heures et il devrait faire grand jour.

Six heures 40. Je n’en reviens pas : le haut de mes huisseries étant à deux mètres du sol, sombre comme il fait, c’est un minimum de 2,20 mètres de neige qu’il a dû tomber. Ma baraque est de plain-pied, un rez-de-chaussée, sans étage, ni grenier. La merde, quoi. Quelle idée aussi de m’être aménagé une baraque dans un blockhaus ! Qui plus est un blockhaus paumé à Chailles-les-Blettes. Pas de doute, je suis vraiment dans la merde. Une merde blanche.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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