Avec la crise, sale temps pour la crèche et le petit Jésus

La crèche du Jésus c’était déjà pas le grand luxe, mais avec la récession, c’est la panade. Sans le pain. Dans la crèche c’est la super dèche et c’est pas le vieux Joseph avec ses rhumatismes qui va pouvoir aller gratter le picotin, le rosbeef et le gratin dauphinois. Marie lui tire une gueule de six coudées de long. Tu crois qu’il se bougerait le cul, le vieux débris, et on va bouffer quoi s’interroge-t-elle en reluquant du côté des bestiaux. La biquette –c’est futé une biquette–, a compris. Cependant, sentant le lait qui lui gonfle les mamelles, la voilà rassurée. Vont quand même pas me faire la peau, ces couillons. On ne tue pas la poule aux œufs d’or, se met-elle à penser en poussant quelques semblants de caquètements pour bien leur faire comprendre qu’ils ont intérêt à la garder en vie et à lui filer le peu de foin qui reste encore dans la crèche. Faut dire que, sous prétexte qu’il a mal au dos, cette andouille de Joseph s’est confectionné une couche plus moelleuse qu’un matelas fait de gâteau de Savoie.
Tu as ton surin ? demande Gaspard à Melchior en louchant du côté du bovin. Celui avec lequel tu as saigné les sbires de César Auguste. Trois soldats romains passés au fil tranchant d’un surin enchanté qui avait mis un terme à leur mauvaiseté. Des malandrins qui avaient naïvement cru pouvoir s’approprier les cadeaux de Noël  que les trois mages s’étaient cassé la nénette à ramener de leur bled. Le bœuf essaie bien de leur faire comprendre que, sans lui, le Jésus risque de prendre un mauvais rhume, mais c’est peine perdue. Couteau de boucher en main, Balthazar lui fonce dessus et le découpe en rondelles plus vite qu’un charcutier le fait d’un saucisson lyonnais, mais avec un amateurisme dont le résultat est que ça raisine de tous bords, au grand dam des deux bergers –des pros du coutelas– qui se signent. Une giclée atteint le môme qui se met à brailler. Défaisant son voile tenu par de mauvaises épingles de nourrice rouillées (celles en inox coûtent trop cher pour la famille de Joseph, et les alloc ne les remboursent pas pour cause d’un quotient familial malgré tout trop élevé),  Marie, l’immaculée, en frotte le visage maculé de son rejeton qui lui sourit béatement tout en regardant d’un sale œil son père qui s’est jeté sur un morceau de barbaque fumante. Il fait froid, très froid. Pourquoi m’as-tu abandonné ? semble-t-il lui reprocher.
Le bœuf promptement débité, plus de chaudière. Il doit se les peler, le môme, pense l’âne qui commence à se demander ce qu’il fout ici, son boulot de portage étant fini. Qu’il en ait pâti ne l’a pas coupé de ce sentiment de compassion qui, comme chacun le sait, anime sa gent. Aussi, se bougeant le popotin, s’approche-t-il du mauvais moïse que Joseph a bricolé avec une vieille cagette de dattes et se met-il à souffler sa tiède haleine sur le bout de chou qui regrette que la bête, elle aussi affamée, ait ingurgité son propre crottin plus celui du feu bovin désormais refroidi.
Sous prétexte que le fond de l’air est froid, les deux anges de garde tapent leurs ailes l’une contre l’autre, les font vrombir, effet de ventilateur garanti. On va tous prendre la crève, gueule Melchior en faisant un signe cabalistique dans leur direction. Il leur a intimé l’ordre magique d’ouvrir leurs ailes une fois pour toute et d’en faire une porte. Les plumes, ça doit être un super isolant, a pensé le mage.

Puis chacun s’installe comme il peut en attendant le petit matin et l’ouverture de l’Office du tourisme. Les trois compères se sont enroulés dans la peau de bœuf. Joseph, bien au sec et au chaud sous sa pelisse en poil de chamelle, qui ondule et soubresaute, s’est mis à ronfler comme un sonneur et rêve à voix haute en balbutiant le nom de Marie. Les bergers se sont blottis contre la biquette, un devant, un derrière. Le môme, qui a fini par s’endormir, a sorti ses petits bras maigrichons de dessous la polaire dont sa mère l’a emmailloté ; des cercles de sang coagulé, pareils à des stigmates, mâchurent la paume de ses menottes que Marie, pour ne pas le réveiller, n’a pas voulu nettoyer. 

Recroquevillée dans un coin de la crèche, assaillie de pensées moroses, de colère et de dépit, Marie se traite de conne. Plus conne que moi, fallait le faire. Enceinte jusqu’au cou, et il a fallu que ce soit un putain d’ange à la con qui me l’apprenne. Vacherie de vacherie. Avoir de telles peaux de sauc’, faut le faire ! Nom de dieu, si j’avais su…

Quel boulot de con, râlent les anges qui, ailes déployées et immobiles, se pèlent le jonc, dos à la rue que balaie un Mistral local qui, désormais, ne peut s’engouffrer sous le papier rocher de la crèche.
 

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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