Les ailes des anges

Je m’ai réveillé, ai secoué mes ailes. Crotte de bique me suis-je écrié, pas trop fort à cause des voisins, mes ailes sont toutes froissées. Direction le défroisseur d’ailes, Mermoz street, un type qui bosse pour la Naza, une boîte qui fabrique des zovnis ou pareil. Le reste, c’est au noir qu’il y fait, à cause que la Naza, le gouvernement lui a réduit ses budgets, et nom de dieu, faut quand même manger, hein ! Paraîtrait que le pognon il aurait tout passé pour les pauvres, moi ça m’étonnerait, en tout cas le défroisseur, je peux pas dire qu’il ait engraissé.
Je déplie les ailes sur la planche à repasser, à côté de la Jeannette qu’il lui faudra user, c’est plus pratique si tu veux pas faire de vilains faux plis, qu’après, pour l’inspection, tu te fais ramoner les oreilles, on vous l’a déjà dit, c’est impeccable que vous devez être. Surtout un jour comme aujourd’hui. C’est toujours le même truc qu’ils nous servent, les chefs : un jour comme aujourd’hui.
Et la rosée ? qu’il me dit, le défroisseur. Crotte de mouette, j’ai pas fait gaffe. Retour case départ dare-dare. Rien sur la route, rien en l’air, ciel bleu, pas un nuage. Déjà une fois j’avais essayé avec la pluie. Pas assez délicat, m’avait dit le défroisseur, on me la fait pas, faudra repasser. Avec la rosée. Ils en prévoient pour demain matin, 5 heures pétantes.
La rosée, je t’en foutrais, impossible de remettre la main dessus. Faut dire qu’avec la chaleur, elle traîne pas longtemps, la rosée. Le pschit pour les plantes, je m’ai dit. Ça devrait faire. Sauf que tout seul, quand  les ailes qu’on a touchées dans le paquetage font du XXL d’envergure, je vous y verrais. Enfin, je fais ce que je peux. Pschit, pschit, pschit. Un petit coup de fraîcheur, ça fait point de mal.
 Et zou ! retour chez le défroisseur. Il m’aide à poser mon aile tribord sur la Jeannette. Frisson. Et que je t’actionne le fer à repasser, que je te le balade, que je te le fais glisser. Lui, pas moi. Drôle d’odeur de cochon grillé. Flûte à bec, il gueule, je l’ai mis sur la position lin. Vouais, que je lui dis, c’est surtout que vous auriez peut-être bien oublié de mettre la patte-mouille. Bah, je vais vous arranger ça, il me dit en sortant un seau de peinture, un rouleau laqueur et un nuancier qu’il promène sur les plumes pour trouver la bonne teinte. Trop couillon, je suis. J’aurais dormi avec le filet qu’on nous a remis dans le paquetage, mes ailes auraient été comme neuves. Enfin presque, parce qu’on a jamais vu d’ailes neuves grandes comme un stade de football. Le football américain, l’autre je n’y goûte pas plus que ça, un truc qui me gêne, comme quoi il est apatride.
 C’est pas exactement la même teinte, mais on dira que c’est parfait, me baratine le défroisseur.

Voilà, ça nous fera 3Ð, 12š pas une auréole de plus. Quand même trois Douleurs et douze Saints, pas donné. Mais ça vaut mieux, pour l’inspection. Où il me faut filer si je ne veux pas être collé, comme la dernière fois. Collé, ça veut dire qu’on ne peut plus se dépétrer, qu’on est comme tout englué. Pas marrant. Et là, ne compte pas pouvoir t’amarrer là-haut.
Un coup de sèche-plume, un coup de plumeau à sec, et je suis paré.

Les autres sont déjà en place, impecs, ailes déployées au vent. S’accrocher pour ne pas décoller. J’ai couru, ébouriffé. Je me mets dans le rang sous l’œil sévère du chef, un qu’a pris du galon en même temps que la grosse tête. C’est les pires, ceux qui viennent du rang. Zozo, on l’appelle, le chef, seulement quand on est entre nous, on ne sait jamais. Déjà que c’était pas un ange, avant. Quand ils montent en grade, ceux-là, faut voir comme ils s’en croient, feraient mieux de croire en autre chose qu’en eux, je sais pas, au Père Noël ou en ce qu’ils veulent, je comprendrais. En la très sainte vierge ? Et puis quoi ?

Les jours comme celui-là, et aujourd’hui en est un, tous les fabricants et réparateurs montent leur stand sur la grande place. La Place d’Armes, on l’appelle, parce que c’est là qu’on vient faire nos armes quand on est pas encore aguerri, qu’on est encore tout chiffonné, et c’est là qu’on les a faites quand on a été investi de la Sanis-sanitus, parce qu’on l’a trouvée.  Ils déballent leur marchandise, et vas-y que je t’attrape le chaland, que je te fais le boniment, que je t’emmouscaille, que je t’embrouille 1 + 1 = 11 et que je t’empoche un petit lot de Douleurs. Mes filins, je suis comme tout le monde, c’est là que je les achète ou les fais réparer chez le tréfileur, un drôle de coco qu’a plus d’un tour dans son sac pour nous en vendre plus long qu’il n’en faut lorsqu’on doit saccrocher là-haut. Une fois les filins en état, on se rend chez le crocheteur, un vieux de la vieille qu’a pas son pareil pour, d’un coup de diabolo, nous envoyer dans la voûte céleste où on a intérêt à faire gaffe qu’un coup de grisou venteux ne nous fasse rater la cible, un anneau comme pour attacher les veaux au marché aux veaux, sauf qu’il est scellé dans la ouate, de la 60 Angström pur jus. Fixer un mousqueton dans ces conditions n’est pas chose aisée, essayez. Surtout à cette hauteur où on a vite fait d’attraper le vertige. Je parle du vertige astral, qui n’a rien à voir avec celui des joueurs de football américain lorsqu’ils se retrouvent les quatre fers en l’air suite à un coup de pied dans le fondement que tu as l’impression d’être un zinc qui décolle d’un porte avion, catapulte à l’arrière-train. Les chaussures à crampons, c’est terrible, et ça t’envoie valdinguer que, le grimpage de rideau, à côté, c’est une pichenette à crotte de nez. Et cætera, parce que on ne va pas y passer la nuit, mais bref, la Place d’Armes, c’est par rien, surtout les jours comme celui-là.

Arme sur l’épaule, pool ! gueule le chef qui ne comprend rien à rien, c’est pas nouveau et c’est pas demain la veille que ce sera ancien. On est payés pour ça, après tout. Je mets l’arme sur l’épaule. Renversement d’épaule, à mes ordres, pool ! Quand je dis qu’il ne comprend rien à rien, on peut me croire. De l’épaule droite elle passe à la gauche. Sans cesse.
Repos, on peut rabattre nos ailes et les faire toutes molles. Fixe, on les contracte, dans l’alignement, parallèles à la ligne de mire normalement dans l’axe du jabot. Si le jabot a bien été lustré et peigné, raie au milieu. Le problème, quand on s’est fait repasser par le défroisseur, c’est qu’il a pu faire un faux pli si on n’avait pas assez de rosée. Ou trop. Ou si le fer était mis sur la position lin, il y en a qui font vraiment n’importe quoi, au point qu’on devrait leur retirer leur licence. D’après moi, mais après tout, je manque un peu d’expérience moi-même, et ça ne m’empêche pas d’exercer.
Présentez… armes ! Armes pas pool. Et il y en a qui sont payés pour ça. Et cher.
Je présente mon arme. On sait tous que ça ne veut rien dire, mais on le fait quand même. Le chef, ça doit lui faire un petit quelque chose je sais pas où, mais ses ailes qui frétillent d’aise, faut pas nous la faire

Puis c’est la remise de l’ordre de mission :
1. Arme au pied.
2. Chargez.
3. 1e escouade, Europae.
4. 2e escouade, Norden Amérindie.
5. 3e escouade, Shinoé
En Egypte ? rifougne un rigolo, que le chef a vite fait de remettre à sa place en le changeant d’escouade. Affecté à la 4e, ça vous apprendra.
5. 4e escouade, Gypterrae.
6. Etc.

Ça cliquettise genre Métal hurlant, ça brinqueballise et ça balise. Pour moi. Je ne suis jamais encore parti en opérations. Les Téohés, ils appellent ça, à cause que dire Théâtres des Opérations Extérieures, le temps de le dire, les  troubles sont finis et on est passé à une autre guerre opération.
Qui est malade ? je l’ignore.
On embarque, armes et bardas. Vroum fait l’ovni, direction l’autre bout de la galaxie, sur le trottoir d’en face.

Expédition punitive.

Aïlis, aïlos, aïlis, aïlos on chante en chœur, mais le mien n’y est pas. Aller taper sur des pauvres types sous prétexte qu’ils sont cons comme pas possible, au point qu’ils feraient de parfaits chefs, ne me fait pas trémousser les ailes. Le désir n’y est pas, pas plus que le simple besoin. Une halte sur une planète désolée pour les faire, un vol d’observation, une décharge de pruneaux qu’on a ingurgités à jeun, émission accomplie. Ces putains de terriens ont cherché la merde, ils l’ont eue.
Rentré au bercail, je me rends compte que des saloperies d’éclaboussures m’ont terni les ailes et les ont mochement embaumées. La cata ! Je décroche les filins, file chez le défriseur, le seul à être habilité à cette tâche difficile qui consiste, on l’aura compris, à détacher les taches, en les dégommant. Je ne me vois pas aller à mon rencart dans cet état. Deux lunaisons, le dégommage, pour 7Ð, 50š, pas une affaire. Les bondieuseries et autres conneries de croyances, ça commence à bien faire. Demander une augmentation ?
C’est ce que je fais. 
Vous n’y pensez pas, on me répond. Et la crise, vous en faites quoi ? Pis c’est qu’on a des frais.
Je n’en fais rien, je réponds en colère. J’ouvre la besace de Pandore que j’avais achetée Place d’Armes à un brokantor, en verse le contenu aux pieds de Qui vous devinez. J’y ai mis les taches que m’a refilées le défriseur.
C’est quoi cette merde ? s’étonne le Dégoiseur, le Big Chief  comme on l’appelle, quand on est entre nous. C’est la vôtre, rien que la vôtre, je lui lance très méchamment.
Je me décroche de mes ailes, déchire mon contrat (une arnaque !), ce qui, le rompant, le rend caduque, exige ma dernière solde et me fais la malle.
Vos ailes, vous pouvez vous les carrer dans l’oignon, je lui dis avant d’éclater d’un rire, comment dire… satanique.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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