Lettre égarée et dépucelage

Voilà peu de temps, ma factrice a glissé dans ma boîte aux lettres ce que chacun reconnaîtra comme n’étant pas extraordinaire en soi : une lettre. Enveloppe défraîchie, timbre délavé, tampon dont, sans loupe grossissante 10 fois, je n’aurais pu décoder que le seul mois : avril. Imprimé en toutes lettres, soit 5. Le mois d’avril est le seul à comporter 5 lettres, pas une de plus ni une de moins, si on excepte celui de juin auquel certains –des drogués, sans doute– se permettent, malgré les recommandations appuyées de l’Académie, d’ajouter un t final.
Une lettre apparemment postée de Narbonne (département de l’Aude) le 1e avril 1910 ou 20 quelque chose (avec le temps, les dizaine et unité perdent de leur teneur). Avait-elle dormi dans le placard d’un bureau de poste désaffecté ? S’était-elle égarée ? Un pervers l’avait-elle détournée ? Était-ce à cause de mes nombreux déménagements (plus de 45) depuis la fin des hostilités en 18 ? Mes quelques changements d’identité pour fuir des idiots auto-proclamés Résistants qui avaient voulu me faire la peau sous prétexte que j’avais commercé avec des gens d’outre-Rhin étaient-ils la cause de ce retard ? Toujours est-il que, aboutissement d’une série de miracles, cette lettre qui m’était bel et bien destinée (mon premier nom, patronyme, écrit en capitales sur l’enveloppe, faisant foi) se retrouvait à présent entre mes mains fébriles.

Mais quel pouvait donc être le contenu de la missive ? Un rappel d’impôts ? Une dette impayée auprès de mon fournisseur de spiritueux ? Une des nombreuses demandes en mariage auxquelles j’opposais généralement mon veto, détestant les animaux de compagnie ? Une convocation de l’avocat qui avait pris en charge le divorce de mon épouse, en même temps qu’il l’avait prise ? Une lettre d’amour ?
Oui, en quelque sorte, ce dont je me rendis compte en déchirant l’enveloppe avec fébrilité. Courant mars 24, ou pas loin, délaissé par ma trompeuse épouse qui m’avait préféré le bavard en question et ayant besoin de courir la gueuse pour assouvir mes mâles instincts, un ancien pioupiou du 17e d’infanterie de Narbonne, au fait du pinard et de la gaudriole m’avait assuré connaître le lieu idéal où se délester de l’amertume de la rupture. Je t’expédie l’adresse et les tarifs par pneumatique, m’avait-il assuré, avant que je lui suggère un envoi par courrier postal, lui précisant qu’en cas d’urgence, je saurais tenir la situation en main. Une maison sérieuse tenue de mère en fille depuis plus de 40 ans dont il m’avait vanté les mérites, le professionnalisme, la discrétion et les tarifs honnêtes. Une de ces maisons qui inspirèrent le Tigre (pas le char des Panzerdivisionen qui ne contribua qu’à de symboliques victoires, mais le Père la Victoire) puis, plus tard, le Grand Charles, un vulgaire plagiaire.
En guise de lettre, ce n’était ni une déclaration, ni une réclamation, mais la réclame de cette maison close tant vantée par mon défunt ami, qu’une cirrhose du foie jointe à une syphilis avait emporté et rayé de l’Association des Anciens Utilisateurs du BMC des Théâtres des Opérations Extérieures où il avait œuvré en tant que président pendant pas loin de 70 ans, à 1 an près..

« Ben merde, alors ! » m’étais-je dit, ému, en parcourant le vilain papier jauni. Car c’était la même réclame que celle qui avait décidé mon père, quand j’étais gamin, à m’amener au bordel pour m’y faire dépuceler. Le bordel du 69 rue du Chat Noir.
Mon père, ce héros, voulant de moi faire un homme m’avait traîné, malgré mes supplications, au 69 rue du Chat Noir. Introuvable. En faisant le tour du pâté de maisons, nous étions tombés sur la rue Sombre Minette où j’avais effectivement vu un numéro 69, fixé à l’envers, ce qui, d’ailleurs, fait aussi 69. L’imprimeur du flying –un procédé de réclame des plus avant-gardistes–, sans doute sous l’effet d’un excès de libations à coups de pots de vin de Montmartre, avait dû se laisser emporter dans un lyrisme bien compréhensible. Il se disait dans la circonscription que le bonhomme, imprimeur officiel du député local qui ne voyait passer que papiers administratifs et électoraux dont la qualité première n’est pas la frivolité, ne rechignait pas à commettre quelques calembredaines. Alors entre la rue du Chat Noir et la rue Sombre Minette…

« Ça peut être que là » avait affirmé mon père de façon péremptoire.

Nous avions frappé le marteau. Une grille à hauteur d’homme découpée dans l’huis s’était entrebaîllée, nous laissant entrevoir une face qu’on eût dit passée au noir de fumée. La porte grinçante s’était ouverte et, poussé sans ménagement par mon père, je m’étais retrouvé dans un étroit vestibule qu’un falot, d’où s’exhalait une forte odeur de naphte, tentait vainement d’éclairer.

« Tu seras un homme, mon fils » m’avait murmuré mon père à l’oreille en citant Kipling (dont il n’avait jamais entendu parler mais qu’il avait entendu causer à la TSF) tout en me fouaillant les côtes à l’aide de sa canne ferrée. « Fais honneur à notre lignée », avait-il ajouté en tentant d’adresser un clin-d’oeil salace à la silhouette qui nous avait fait pénétrer dans cette antre glauque que seul un légionnaire en fin de campagne, après une longue expédition dans un pays dénué de tout caprin, aurait pu trouver engageante. 
« C’est le petit, s’rait temps qu’il grandisse » avait rajouté mon père à l’adresse de l’autre.
« Pas de pwoblème, patwon, toi y’en a amener un twou du cul, moi y en a faiwe de lui un bwave » lui avait répondu avec un sourire de carnassier l’individu peu amène, d’une voix plus basse que je ne l’aurais imaginée.
Poussé sans ménagement dans une chambre plus sombre que celle à air de ces nouveaux bandages automobiles qu’on nomme pneus, je fus promptement déshabillé, jeté sur une table branlante ayant sans doute subi de nombreux assauts. Le nègre* –car c’en était un– s’était jeté sur moi par derrière et et m’avait introduit je ne sais quel objet contondant qui, je l’affirme, m’avait procuré plus de douleur que le moindre bienfait. Quant il eut fait son affaire, sans que je sus exactement laquelle, j’avais à peine eu le temps de me revêtir avant de me retrouver tout penaud dans le vestibule. 

La larme à l’œil, mon père m’avait serré dans ses bras comme jamais il ne l’avait fait ni ne le referait jamais, pour cause… Il m’avait avoué sa fierté d’être mon père comme celle d’avoir fait de moi un homme.

La prestation payée, 6 francs 12 sous, le double du tarif en vigueur, soit 3 francs 6 sous, comme je l’appris plus tard, nous avions retrouvé l’air pur de la rue et l’avions remontée, malaisément pour ma part, quelque douleur dans le bas du dos et entre les cuisses gênant la marche que j’avais habituellement alerte. Guidant mon père, nous avions tourné à droite, puis à gauche, puis encore une fois à droite pour finir pas nous retrouver… rue du Chat Noir, face au numéro 69 qui jouxtait un estaminet. L’ayant indiqué à mon père, il avait décidé derechef d’aller vider un pot pour arroser mon passage de la vie d’un merdeux à celle d’un homme digne de ce nom. Le camion de pompiers –le tout premier motorisé que je voyais– qui arrivait à vive allure n’avait pu l’éviter au moment où, perdu dans ses pensées de soiffard, il traversait la rue. Transporté à l’hôtel-Dieu à bord de l’engin de lutte contre les incendies, il y était mort d’une perforation intestinale. 
« C’est qu’on s’en est vu, on a tout tenté, mais désolé…» avait lâché le chirurgien. Qui avait précisé avoir eu un mal fou pour retirer l’extrêmité de la canne blanche, brisée en 3 morceaux, qui s’était fichée dans le fondement de mon père.

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* Faites pas chier, c’est ce qu’on disait à l’époque, et si plus grand monde ne le dit, grand monde le pense. Pas moi, drôles que vous êtes.
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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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