Pâques et stigmates christiques

On est dimanche. Dimanche de Pâques. Trois jours que je n’ai pas fait la manche, à cause d’une certaine incapacité de travail.
Cling, ding ding ding plof. La pièce de 2 euros qu’une bonne croyante vient de me glisser dans la main gauche est tombée, puis a rebondi par trois fois avant de plofer sur la couverture où je me suis posé le cul. Un don de 2 euros fait à un nécessiteux, c’est au moins une semaine de purgatoire en moins. S’imaginant que je fais la fine bouche, elle hausse les épaules, affiche une moue de dédain, tourne les talons. Alors que ses fesses molles de bigote s’éloignent, le même son d’une pièce qui choit sur le trottoir, avant d’en rebondir, me sort de cette vision peu affriolante. 
J’ai senti le souffle de la pièce traversant la paume de ma main. Bizarre, me dis-je en rajoutant voyons voir. À travers un trou d’un diamètre de quelques centimètres se dessine le gris clair du trottoir qui contraste avec celui plus rose de ma main. Une auréole carmin cerne la béance : du sang coagulé. Un doute m’assaille quant à ma santé mentale, vite levé quand je me rends compte que l’index de ma main droite, au milieu de laquelle je sens un courant d’air inhabituel, traverse de part en part la paume de ma main gauche. Les deux mains tendues à l’azur, je constate l’incroyable : toutes-deux sont percées d’une plaie béante qui laisse passer le jour. Choqué, j’applique une main sur mon coeur qui bat la chamade. La douleur me la fait retirer, mâchurée de traces rouge sang.
Je me sens mal, faut que je boive un coup. Je tends la main sur la bouteille de rouge, m’en empare. Le goulot s’est fiché dans le trou crouteux, entre le scaphoïde et le semi-lunaire, et dépasse du dos de la main comme une cheminée d’usine d’une plate et grise zone industrielle. Le pinard, ça a beau être un Château Christo, c’est du picrate, pire, du vinaigre. Honnête pour mouiller le gosier, si on n’a pas mieux.

Il est venu, le Christ est revenu. Il est parmi nous. AlleluIia, alleluïa. ça crie de joie, ça gueule, ça piaille, ça s’agenouille, ça se signe. Je n’y crois pas.
Oyez, oyez, le Sauveur est revenu.
Le temps de prendre mes clics et mes clacs, de fendre la foule qui grosissait, je me suis sauvé. Ce qui m’a sauvé de ces allumés et de leurs griffes.

Trois jours avant, on était jeudi, jeudi saint à ce qu’il paraît, j’avais bien senti qu’il se passerait quelque chose. Le matin, par deux fois les flics m’avaient regardé d’un sale œil ; par trois fois ils m’avaient viré manu-militari de la place de l’église où je fais la manche. À coup sûr, la prochaine serait la bonne, et avec leurs méthodes, je m’étais dit pouvoir m’attendre au pire, ce que j’avais annoncé aux douze plus ou moins potes qui dorment avec moi dans le même refuge qu’une mère chat nous a ouvert. 
Les coups de fouet des pandores, je connaissais, mais la vie m’ayant endurci, j’avais mis une croix sur cette frousse qui te prend aux tripes quand tu sais que tu vas être tabassé à mort. Mais le destin étant le destin…

Au refuge, la mère chat, Mado, qu’on l’appelle, mais son vrai nonm c’est Madeleine, nous avait servi un petit frichti –poisson du lac pêché de la veille, comme tous les vendredis– qu’on s’était partagé avec les autres esquintés de la vie qu’elle récupérait et hébergeait : patauds errants à la robe élimée, clébards faméliques, vieux greffiers déplumés ou borgnes, plus deux brebis égarées que des bonnes âmes lui avaient amenées. La ville, c’est pas fait pour des bêtes pareilles, mais ça nous permettrait de nous taper la cloche au repas dominical .
Le rouquin avait coulé à flot, un nectar que si t’as pas le palais adéquat, t’as plutôt intérêt à le verser en douce dans les pots de fleurs. Moi, j’aime trop les fleurs pour leur faire du mal.
Après, avec le Jeannot, le grand Jacquot, le Pierrot et huit autres potes, plus qu’une habitude, une vraie manie, on s’était rendus au square pour prendre l’air. À cette heure, pas rare qu’un dernier passant, plutôt une passante, nous verse quelque obole. On avait tchatché, bu deux trois gorgeons, quand l’autre abruti, un gus qui en pinçait pour ma personne –c’est vrai qu’avec mes longs cheveux bruns, ma barbe de quinze jours, ma belle gueule et mon côté un tantinet guru, la plupart des gens aiment être à mon contact–, avait rappliqué. Ce con là était venu sur moi et m’avait roulé une pelle, non mais j’te jure ! Fallait-il qu’il ait éclusé plus que de coutume pour se laisser aller à ses penchants. J’ai rien contre les homosexuels, mais ça n’est pas ma tasse de thé. C’eut été le Jeannot, je ne dis pas, mais l’autre gus moche comme un poux et qui plus est jaloux, intéressé comme pas deux, faux-derche et prêt à manger à tous les rateliers… c’est vraiment pas mon genre. Méfie-toi de lui, m’avait dit le Pierrot, qui en faisait un peu trop à mon goût pour que j’accorde crédit à ce qu’il m’avait moult fois dit, comme quoi, trahir, chez ce gus, était une fonction vitale. Un vrai Judas, m’avait aussi prévenu le Jacquot.
J’allais lui dire son fait, au Judas, lui opposer mon objection quant à ses fantasmes, lui exprimer toute l’abjection qu’un tel comportement provoquait en moi, plus lui balancer éventuellement un léger coup de genou dans son appareil reproducteur dont l’usage dévoyé ne pouvait trouver grâce à mes yeux et encore moins à mon désir d’avoir des enfants… quand on avait entendu les coups de sifflets et vu se rappliquer une escouade de flicaillons, menés par les deux zouaves avec qui j’avais déjà eu maille à partir lors de précédentes manches. Pas con, le Pierrot s’était discrètement éclipsé.
Sans aucun égard les flics m’avaient menotté, sous l’oeil vengeur et concupiscent de ce suppôt de Satan clone de Judas, puis traîné au poste. Accusé d’attentat à la pudeur et jugé comme pervers et dévoyé, on m’avait fait subir suffisamment d’outrages pour que je perde conscience et finisse par mourir, ou pas loin. Trois jours de passage à tabac, de doutes, de sentiments d’abandon, mon père s’étant lâchement satisfait de deux malheureux coups de fils. Au parloir, la mère chat et ma mère s’étaient montrées vraiment désolées. Piètre consolation, on va voir ce qu’on peut faire pour te tirer de ce mauvais pas m’avaient-elles glissé à l’oreille pendant que le garde baîllait aux corneilles. Un élargissement n’est pas impossible, avait rajouté Mado en me faisant un clin d’œil.
Sans l’intervention de Mado dont les charmes avaient largement participé aux négociations concernant ma libération, ça n’est pas trois jours qu’on m’aurait gardé enfermé, mais une éternité.

 .

Les œufs en chocolat pour les petits, les poissons, les lapins… tu y as pensé ? m’a demandé Mado. Si fait, je lui ai répondu. Même s’il y en a bien quelques uns qui m’ont échappé des mains. 

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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