Ma journée du 22 avril 2012, élections présidentielles

D’abord je n’aurai pas mis le réveil et si j’avais oublié de ne pas le mettre à sonner, j’aurai pensé à disposer mes godasses éculées près du lit pour lui faire savoir de quel bois je me chauffe. Par prudence, et pour être sûr et certain de ne pas être réveillé par cette satanée machine, j’aurai versé la veille dans quelque libation en buvant plus que de coutume, voire pire. Puis va savoir si d’ici là je ne l’aurai pas bazardé, ce réveil de malheur.
Je ne me lèverai qu’après avoir ouvert non pas un œil, mais les deux. Me redressant mollement et lentement, je ne poserai mon premier pied au sol qu’après avoir posé le deuxième. Ce qui me changera de l’habitude où, obéissant aveuglement aux us et coutumes, je fais bêtement l’inverse, sans jamais m’interroger sur la raison d’agir ainsi, je veux dire “dans l’ordre”. Ce sera mon premier acte citoyen de la journée, sans doute le plus emblématique.
Sous mes pieds encore nus, je goûterai avec satisfaction le carton qui me sert de descente de lit, chose qui ne m’arrive que rarement à cause de la précipitation que je mets à me préparer pour me rendre aux poubelles. Je ne parle pas de les vider, ni de les remplir. En fait, si, je parle bien de les vider. D’en vider le contenu pour voir si quelque trésor s’y cache. La pièce où je vis et la façon dont je vis ne méritent ni ne nécessitent la moindre poubelle.
Le carton ondulé est peut-être moins confortable qu’une bonne moquette en pure laine, mais il faut reconnaître qu’il ne coûte que l’effort de son ramassage sur le trottoir. Les gens ne s’embêtent vraiment pas, à laisser leurs rebuts n’importe où.
Comme on sera dimanche, je ferai un brin de ménage. Ce qui prend le plus de temps, c’est d’enlever les journaux qui jonchent le sol dont le parquet disjoint laisse passer l’air froid. Encore quelques jours et je les rangerai pour l’hiver prochain.
 Je me ferai un Nescafé. Je dis Nescafé, mais ça n’en sera pas. Je le préfèrerais bien chaud, mais pas sûr qu’à cette date les tuyauteries de l’immeuble produisent encore suffisamment de chaleur. Une fois, on était en mai, ils avaient dû remettre le chauffage. Il pourrait très bien faire doux ce 22 avril. Après, quand les chaleurs reviennent, je fais chauffer l’eau sur le zinc du toit, pour le café et pour la toilette. Le gaz, il y a longtemps qu’on me l’a coupé, et quand j’ai quelque chose à cuire, c’est la petite voisine qui me le fait. Une chic fille.
Le dimanche j’essaie de me faire propre. Je me débarbouille, me rase avec mon vieux Gilette, remet en place les quelques cheveux qui me restent. Alors c’est ce que je ferai, et comme ça n’est pas un dimanche ordinaire, je mettrai le costume qu’ils m’ont donné, les gars d’une association. Les godasses pêchent bien un peu à cause des semelles, mais qui va aller y voir par en dessous, hein ?
Après je descendrai en douce, direction chez Dédé, le bistrot. Le patron c’est un brave gars ; sûr qu’il paiera son coup, comme tous les dimanches, s’il n’y a pas trop de clients, encore que… « Un p’tit noir m’sieur Gilles ? » me dit-il en même temps qu’il me l’amène. Avec le journal, s’il vous plaît ! Pas rare qu’il me refile un ou deux croissants de la veille, plus des sucres. 
Si le temps est au beau sec, je me ferai quelques poubelles, sans risques de me saloper ; sinon je ferai ça plus tard, en revenant.
Les bureaux de vote, je les connais par cœur, depuis le temps… Une école, un bureau de vote. C’est pas que le chiffre d’affaire y soit plus gros qu’à l’église, mais ça n’est pas tous les jours qu’il y a une élection présidentielle, alors…. 
J’ai peaufiné mon baratin. Avec les charlots qui se présentent et avec la crise économique, le chômage, la pauvreté, les injustices et tout, ça n’a pas été bien compliqué. Je me ferai peut-être moins qu’il y a cinq ans, mais au deuxième tour, ça devrait pouvoir faire. On verra bien. Puis après, rebelote les 10 et 17 juin, pour les élections législatives.
La casquette, j’ai laissé tombé. Le mieux, pour sébille, c’est un truc en ferraille. Une pièce en appelle une autre, et le moindre sou jeté dedans fait assez de bruit pour réveiller les consciences, surtout les mauvaises. Je me suis trouvé un casque de la guerre 39-45. Formidable !

Le premier bureau de vote que je me ferai, et avec un peu de chance le seul, c’est celui de l’école Jean-Jaurès, à côté de l’église de la Compassion. Autant mettre les chances de mon côté. Et si ça radine, j’y irai de ma verve citoyenne et paroissienne, que ça leur fera drôle et qu’ils en prendront pour leur grade.

Si les affaires ont bien marché, peut-être m’offrirai-je le luxe de retourner au bureau de vote d’où je m’étais fait virer à coups de pieds dans le cul, aux dernières élections municipales. Les cons ! Des copains du maire, mouillés comme lui jusqu’au trognon dans des magouilles et pots de vin.
J’avais pris les électeurs à partie. « Le maire, un candidat qui tient ses promesses ? Pour sûr ! Vous lui confiez 100€ aujourd’hui, il vous en rend 50 demain. Et il s’y engage sur l’honneur ! » j’avais gueulé et regueulé. Faut dire que si j’en étais là de ma vie de misère, il n’y était pas pour rien, ce salopard de maire.
Parce qu’il y en a qui ne voient rien et d’autres qui n’entendent rien, ma petite voisine m’avait bricolé un écriteau. Je l’avais brandi sous le nez d’un des adjoints, un fieffé salopard. Il était ressorti avec ses copains qui m’étaient tombés dessus à bras raccourcis. Le civisme, quoi…
Si des présidents, des députés et autres c’est pareil ? Je n’en sais trop rien, mais va savoir…

Après, qu’est-ce que je ferai ? Pas grand chose. Si ! Je passerai chez Momo, l’épicier. Ouvert sept jours sur sept, du matin jusqu’à tard le soir. Je lui acheterai une bonne bouteille de vrai vin ; il me fera un thé, il m’offrira des gâteaux de chez lui, bourrés de miel et d’amandes, et on discutera le bout de gras. Si la petite voisine rentre d’avoir vu ses parents en province, elle saura bien où me trouver, chez Momo ou dans ma piaule. On ira ensemble voir la vieille dame du 5ème, dans l’immeuble en face. Mais quand même, il faudrait que je me fasse quelques poubelles avant. Surtout pour ses chats.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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