Une tragédie contemporaine : un disque dur HS

Dans le temps –donc il y a longtemps si on met de côté la grande échelle du temps où tout ce que nous connaissons s’est formé tout seul comme un grand, sauf les inventions plus ou moins délirantes des hommes–, lorsqu’une fois l’an on se rendait visite les uns les autres, les premiers, ne demeurant  pas obligatoirement outre Rhin, on contait nos rares joies : récolte exceptionnelle, naissances, premières communions, fiançailles, mariages, plus autres balivernes comme la disparition si longtemps attendue d’un proche dont nous étions légataires, et on racontait nos misères, évoquait les drames : été pourri et récoltes à l’avenant, naissances de trop ou vies vite avortées, premières communions et premières peines de cœur, fiançailles alcoolisées (mais si, rappelez-vous…), mariages au son du tocsin et perte d’autant cruelle que le disparu ne nous laissait pour tout héritage que les yeux pour pleurer. Le bon temps, pour faire bref.
Aujourd’hui, et si par chance on se rencontre autrement qu’à travers les réseaux sociaux et autres stupidités auxquelles on adhère en masse –votre serviteur y compris (mais lui, ça n’est pas pareil)–  les sujets que nous abordons sont d’une toute autre portée, d’un  tout autre intérêt et d’une profondeur qui nous laissent sans voie voix, cois et pantois. Si : sans voie aussi. On parle, je veux dire ça parle, dans l’ordre d’importance : de look et de tout ce qu’il faut faire pour être beau, en forme, et bien dans sa peau ; d’épanouissement personnel (il suffit de voir la tête des gens dans la rue…) ; de loisirs ; de sport (« T’as vu le dernier match ? Non mais, t’as bien regardé ? Des in-ca-pables, je te dis. Et l’arbitre, t’as vu l’arbitre ? Vendu, l’arbitre ») ; du dernier bouquin, CD in live, film INCONTOURNABLES  et trop géniaux qu’il FAUT avoir lu, entendu, vu pour ne pas être un demeuré ; des émissions nocturnes de télé reality, des politiciens qui jouent les people et des people qui mettent leur grain de sel dans les questions politiques ; plus des tas d’autres choses qui font qu’on ne regrette pas d’avoir débarqué sur terre, dont notamment le dernier matériel high-tech qu’il faut posséder pour ne pas avoir l’air d’un attardé. Matériel d’une telle sophistication que celle de certaines pétasses ou autres péteux nous fait doucement  marrer, et matériel dont les notices explicatives, censées être des modes d’emploi, nous font regretter : 1. de ne pas être foutus de lire dans le texte les originaux en coréen, chinois ou ouzbek, histoire de voir s’ils sont d’emblée aussi mal torchés incompréhensibles et mal foutus que les versions traduites. 2. De n’avoir pas suivi les cours de divination ou de médiumnité dispensés, au même titre que ceux d’économie –c’est pour dire…–, dans les meilleures universités (celles qui forment l’élite de la Nation), enseignement qui nous permettrait de comprendre ce que racontent les dites notices de ces merveilleux outils : téléviseurs, téléphones mobiles, appareils photo numériques, ordinateurs et autres babioles aïl-teck. Je parle aussi bien du hard (le bien nommé), que du soft (tu parles !), comme il est d’usage de dire pour montrer que le bouquin “La hight-tech pour les nuls” n’a plus de secrets pour nous. J’allais oublier le simple réveil, oubli sans grande importance si on considère l’ensemble des autres.
Les thèmes de nos drames quotidiens se sont enrichis, reléguant  à l’état d’incidents banals et insignifiants la récolte dévastée ; la noyade du petit voisin, mort sans avoir reçu le baptême et dont on retiendra seulement qu’il était le numéro 7 des enfants Machaut (ça fera une bouche de moins à nourrir, mais des bras en moins pour aider à la ferme) ; la descente d’organes de la postière ; la chute à vélo du papy qui coursait une jeunette et qui s’est bêtement cassé le col du fémur –ça lui apprendra à ce vieux cochon–; la mort subite du père Daucut (menuisier de son état et marchand de bières d’occasion à l’occasion, dont la femme, née Picon, porte avec grasse grâce le patronyme de son homme.
Est-ce là tout ? vous entends-je vous racler la gorge à cause d’un méchant rhume qui, peut-être vous emportera. Que nenni, car ce serait sans compter avec la mort de la vache et du cochon lâchement assassinés par un voisin jaloux, animaux de ferme, comme on le sait, dont le premier (la vache, pas le voisin) permet de mettre du beurre dans les épinards, et le second tout, il permet tout, tout étant bon dans le cochon. Bref, comme dit ma femme de ménage qui se demande où est passé son Ajax qui avait succédé à Bref depuis un bail (Je compte jusqu’à Troie, dit-elle pour étaler sa culture, et si je ne l’ai pas retrouvé, je le trompe avec Monsieur Propre)… bref, disais-je, des drames sans comparaison pour l’homme moderne dont –emblème  de sa vie trépidante– ces engins d’une fiabilité douteuse qui rechignent à fonctionner comme on aimerait qu’ils le fasse et, plus ingrats qu’un obèse, nous lâchent au moment où on en a le plus besoin.

Ô tragédie, ô désastre, ô fléau, ô néant, ô ruine, ô catastrophe. Et encore, je n’ai jeté aucun œil sur mon dictionnaire de synonymes.
Où voulais-je en venir ?
Laissez-moi me ressaisir, si vous n’y voyez pas d’inconvénient. Voui…

Voui, l’autre jour… Je me rends avec des amis chez un de nos potes. Pour lui apporter notre soutien dans cette douloureuse épreuve qu’il traverse, venant de perdre sa mère. Atteinte d’un Alzheimer, un égarement l’a conduit à la gare où, mal conseillée par un employé SNCF, elle a embarqué à bord du seul train voué à un déraillement par les statisticiens de l’entreprise. Car il faut le savoir, tout aujourd’hui est programmé, et nul programme ne saurait échapper aux accidents décrétés par les statisticiens prévisionnistes, d’autant  si, devant respecter les quotas, ils ont prévu un accident. C’est dur à suivre ? Je vous l’accorde et le concède, mais c’est ainsi.
Les amis, c’est les amis, et ne pas apporter son soutien à un ami qui traverse une épreuve serait au-dessus de nos forces en général, et des miennes en particulier.

« Salut, ça boum ? » lui avons-nous dit en entrant pour ne pas remuer le couteau dans la plaie.
— Non, c’est la cata : j’ai tout perdu.
— Bah, il te reste ton chien et ta souris…
— Qu’est-ce qu’il vient foutre dans cette histoire, mon chien ?
— Ben, quand on est malheureux, c’est bien d’être entouré. Un chien, une copine, des amis…
— C’est mon disque dur. J’ai tout perdu. Plus rien. Nib, naze, foutu.
— Ben merde alors. T’avais fait une sauvegarde au moins ? Clé USB. Tu sais qu’il y en a qui font 32 GO ?
— Non. C’est la totale merde. Je suis foutu.
— Ben mon pov’ vieux. Vrai que ça doit pas être facile.
— Et ta mère, t’avais fait une sauvegarde ?
— Qu’est-ce qu’elle vient foutre dans cette histoire, ma mère ?

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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