Des morts étranges et douteuses

Installé depuis novembre 14 dans ma boîte en sapin que champignons et bestiaux nécrophages ont fini par bouloter lorsqu’ils en ont eu fini avec moi –je veux dire mes restes–, je passais tranquillement mon temps à regarder passer le train du temps, lorsque j’ai appris la nouvelle. Ni par la TSF, ni par les journaux, comme vous pouvez l’imaginer, mais par voie spirituelle directe. L’esprit, à condition d’en avoir été pourvu, ce qui est donné à la plupart des êtres humains, jamais ne disparaît, comme le savent fort bien les nécromanciens et autres occultistes qui se targuent et se vantent, un peu trop à mon sens (façon de parler) d’avoir quelque relation avec les défunts, amen.  On a beau avoir été débranchés, on reste connectés et, qu’on le veuille ou non, rien ne nous échappe de ce qui se passe ici-bas. Pour une nouvelle, c’en était une ! Pensez : je venais d’apprendre que la commune de Saint-Amans-Soult  –patelin niché au pied de la languedocienne Montagne noire, et que personne n’ignore être le berceau du Maréchal d’Empire Jean de Dieu Soult– avait fait graver dans le granit du monument aux morts, mon nom –Pierre Vaissière, donc moi–, suivi de la mention “tombé au champ d’horreur d’honneur en 1915”.

J’en étais tombé sur le cul, mettant en vrac les os de mon arrière train plus les vertèbres L4 et L5 déjà fragilisées par le choc tectonique des coups de pieds au cul reçus de mon vivant tout au long de ma prime jeunesse, et généreusement distribués par ma mère, connue pour sa souplesse, sous prétexte qu’on n’a pas à courir la gueuse avant d’avoir atteint ses douze ans. Officiellement, et depuis longtemps, j’étais mort le 13 novembre 1914, après avoir mal réceptionné un obus de mortier, ce qui est un comble pour quelqu’un originaire du Languedoc, féru de rugby et, qui plus est, honnête trois quart centre. Mort ou déclaré tel. Car comment peut-on être mort une première fois en 1914, puis une seconde en 1915 ? Laquelle de ces deux morts était la bonne ? En supposant que je sois bel et bien mort en 1914, de longs jours se seront écoulés sans moi, et tant mieux, car j’aurais ainsi échappé aux horreurs de la guerre et aux fayots plus mortels que les gaz de combat. Mort en 1915, peut-être aurais-je eu l’aubaine d’être blessé auparavant et ramené à l’arrière où, avec beaucoup de chances, j’aurais pu séduire l’épouse d’un de ces officiers supérieurs grands consommateurs de chair à canon.

Puis tout m’était revenu de ce jour funeste du 13 novembre 1914 : les tranchées que nous nous disputions avec les rats ; les cadavres qui nous servaient de dessertes pour poser armes et bardas et aussi de rampes d’accès vers la mitraille du terrain découvert, lorsque injonction nous était donnée de nous aller faire écharper ; les ordres aboyés  qu’une arme pointée sur nous nous encourageait à exécuter ; puis celui, le tout dernier qu’il me fut donné d’ouïr, me menaçant d’une prompte balle dans le dos au cas où j’aurais la mauvaise idée de me précipiter dans un trou d’obus afin de me protéger du tir nourri, de mortier, qui s’était déchaîné. Mon corps, inerte, quelque peu dispersé et englouti sous des monceaux de terre, n’avait jamais pu être reconstitué. Le tas d’os gisant dans la tombe du soldat mort le 13 novembre 1914 et qui constituait un squelette entier ne pouvait donc m’appartenir. Je n’étais pas ce Pierre Vaissière, mais plus probablement l’autre, celui mort comme un con au champ d’honneur, en 1915.

Mais qui pouvait bien être ce soldat mort en novembre 14 puisque ce n’était pas moi ? Comment retrouver les siens pour qu’ils puissent se recueillir sur sa tombe, en éradiquer les mauvaises herbes, la fleurir d’un bouquet de fleurs et y verser des larmes de compassion sur eux-mêmes, n’ayant pu, et pour cause, hériter de ce parent, père, grand-père, ou pire ?

J’en étais là de mes interrogations lorsqu’une autre nouvelle me parvint à l’esprit, comme une feuille de chou glissée dans une boîte aux lettres rouillée, ou comme un de ces e-mails intrusifs qui inondent les boîtes de messagerie, qu’on n’a jamais demandé à recevoir, mais qu’on continuera à recevoir si on ne se désabonne pas. Comme si on s’y était abonné ! Je digresse, certes, mais ça m’occupe et ça me change de regarder passer le temps. J’aimerais vous y voir, si vous étiez à ma place…

Voilà que j’apprends que je viens de prendre ma retraite après avoir exercé mon sacerdoce dans plusieurs paroisses de l’Aude, durant 46 ans. C’est écrit en toutes lettres dans le Midi Libre. Que j’ai exercé à Marcorignan, que je venais de Pradelles-Cabardès, que suite à des problèmes de santé je me suis retrouvé à la maison de retraite Béthanie, à Carcassonne, etc. Et qu’une messe d’action de Grâce a été célébrée en l’église de Marcorignan en mon honneur. Photo à l’appui, s’il vous plaît, comme quoi je n’invente rien.

Mais alors, ce valeureux mort au champ d’honneur en 1915, qui est-il si ce n’est moi ? Ses proches savent-ils où le trouver ? Et s’il s’agit bel et bien de moi, ne viennent-ils pas se recueillir en un lieu où ils n’ont rien à faire, et n’auraient-ils pas mieux fait d’assister à la messe d’action de Grâce de cet abbé Pierre Vaissière que rien n’empêche qu’il soit leur parent, et que rien ne dit qu’il ne soit pas moi, donc que je sois bien lui ?

Et si un jour une nouvelle m’apprenait que je ne suis ni l’un, ni l’autre, parce qu’on aura découvert le nom du Soldat inconnu : Pierre Vaissière.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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Un commentaire pour Des morts étranges et douteuses

  1. Paule Fiye dit :

    Complètement déjanté et loufdingue. On en veut encore.

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