Je suis mort le vendredi 13 novembre 1914

Un obus similaire à celui qui m'ôta la vie

Le 13 novembre. S’il y a un jour que je déteste, c’est bien celui-là. Surtout celui de 1914, tombé un vendredi, en même temps que l’obus de mortier qui m’ôta la vie, c’est comme ça.
« Ça t’apprendra à jouer au soldat » m’avait sermonné Dieu, dont j’avais reconnu la voix grave au mâle timbre semblable à celui des grosses cloches de bronze. « Jouer au soldat un vendredi 13, qui plus est en 1914. Tu t’attendais à quoi, ? » m’avait-il tancé.
Pas tort, le vieux. « Sauf que… » lui avais-je répondu.

— Sauf que quoi ? Que tu n’y étais pour rien ? Que tu n’avais pas demandé à te retrouver sur le champ de bataille ? Et la désertion, tu n’y as pas pensé à la désertion ? C’est pour les chiens la désertion ?
— Je vous y verrai, vous. Vous croyez que c’est sans risque ? Vous croyez qu’on déserte comme ça ? La punition, vous savez en quoi elle consiste, la punition ? Peloton d’exécution, douze balles dans la peau et zou, plus de bonhomme. Bien sûr, pour vous, les risques sont limités, sacrément limités.
— Peut-être bien, mon p’tit gars, mais question risques, j’ai eu ma part et je l’ai encore. Alors moins de gaz, je te prie. En désertant, tu avais une chance de t’en sortir. Que dis-je, plusieurs chances, plein de chances, un tas de chances, une myriade, une nuée, une immensité, une infinité de chances.
— Ben voyons. Vous en connaissez sans doute un rayon question chance, dessein, destin et tout, mais question affaires militaires, que dalle. Les tranchées pourries, la bouffe pourrie, les généraux pourris, les politiciens pourris…
— Véreux. C’est véreux qu’on dit quand il s’agit des politiciens. Je le sais, c’est moi qui les ai créés ainsi.
— Mouais, c’est pas la meilleure trouvaille. Déserter, je veux bien, même si ça n’était pas gagné, sauf que…
— Ça y est… Je te vois venir. Encore un qui va me parler de moralité, d’honneur, de fierté, de don de soi, d’abnégation, de renoncement, de sacrifice… Misère ! Tant pis, tu l’auras voulu.
— Voulu quoi ?
— Mourir comme un âne, trépasser comme un idiot, avaler ta chique, boire le bouillon d’onze heures, passer l’arme à gauche, y laisser tes guêtres et te prendre un obus sur ta tête de mule.

Le vieux filou avait alors écarté les bras qui me protégeaient de la pluie d’obus. Et c’est ainsi que je m’étais retrouvé ad patres ce vendredi 13 novembre 1914.
Je déteste les vendredis 13.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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Un commentaire pour Je suis mort le vendredi 13 novembre 1914

  1. tommylobo dit :

    Si vous m’aviez prévenu je serais venu à vos funérailles. La prochaine fois, pensez-y

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