Nous sommes des jouets

Perdu aux fins fonds d’un désert numérique, dans ces territoires hostiles où on entend vivre la vie, mais pas la sonnerie des téléphones, c’est d’une seule traite que je suis revenu gai, sans un sou, vaguement gris, avec des fleurs plein les charrettes, mon destin dans la paume écrit : Tu seras un jouet, mon Fils.
Tiens, me suis-je dit en aparté  pour que les volatiles qui survolaient mon équipage ne me prennent pas pour un aliéné… tiens, mon vieux père qui me donne signe de vie. Depuis le temps… Un bail que je n’avais plus de nouvelles. Faut dire qu’entre les grèves des éboueurs stellaires et les années lumière qui font obstacle entre lui et moi, la communication n’est pas facile. Lui dire quoi ? en supposant que mon message lui parvienne. Qu’il ne me manque plus depuis que j’ai appris à ne manquer de rien, la vie m’ayant appris à manquer de tout ?

Tu seras un jouet, mon Fils. Je n’ai pas attendu ses griffonnages dans le creux de ma main pour savoir que je serais un jouet, que j’en étais un et que –vous voulez parier ?– je le serai jusqu’à ce que je rende mon dernier souffle en même temps que mon tablier que larmes, sang et autres saletés ont transformé en une œuvre d’art qui ne manque pas d’intérêt. Un collectionneur en a offert une mauvaise fortune, contre bon coeur, preuve de sa valeur, s’il en fallait, comme disait mon pote René.
Je m’en sors bien cependant, étant de bois plus quelques morceaux de ferraille emboutie, et non de plastique, loin d’être grecque, ni particulièrement belle, si je mets de côté mes pieds que je trouve de cette beauté intelligente qu’on ne prête généralement qu’à ceux qui n’ont pour tout bien que celui que je pense d’eux, je veux parler des poètes. Pas tous, faut pas exagérer, et surtout pas ceux dont la plume trempée dans le sang chante en rouge sur fond noir les aigles impériaux sans foi ni loi qui marchent au pas de l’oie et larguent leur fiente pour le plaisir de souiller, ni d’ailleurs ces grands capitaines d’empire qui font la pluie, le beau temps et fabriquent de la pauvreté à la chaîne. 
Une deuxième lecture s’est imposée. Un baptème, en quelque sorte. L’esprit saint, celui qui dévoile, met à nu pour laver les sanies. Un Fils majusculé de la sorte, si ça court les rues, ça ne les court pas en solitaire. Fils d’homme, voilà tout, parmi d’autres. Jouets.

J’ai regagné la civilisation la cohue le magasin de jouets. On y vend aussi des farces et attrapes, dont de drôles de machines qui causent et font de la musique. Parfois. Des radios, je crois, ce que les vieux appelaient des téesséfes. Des téléviseurs aussi. Ces engins là, on a beau savoir ce qu’ils visent, on se fait avoir. Puis les zordis, ces surprenantes bécanes qui font croire qu’elles font gagner du temps mais font ce qu’il faut pour que tu ne (te) poses aucune question sur le genre de temps que tu gagnes et ni pourquoi tu devrais gagner du temps, plutôt que du pain.
On est une ribambelle à attendre que les étagères s’écroulent sous le poids de notre bêtise et que, précipités dans l’abîme, nos pièces de pacotille faites de mauvais matériaux se brisent en mille morceaux. Les jouets, question qualité, c’est plus ce que c’était. Même en Chine.
Il y a bien des travées où ça bouge, on se demande pourquoi. Doivent ignorer, comme nous l’ignorons, que le jouet, ça se recycle.

20 heures. Les infos. En Libye et ailleurs, blablabla… 
Dire que j’ai loupé ça pendant quinze jours ! 

Comme tous les soirs à 21 heures, le marchand d’huile est passé. Un coup de burette, un coup de chiffon sur les empreintes laissées par de sales morveux, un coup de plumeau, et hop, extinction des feux. La charrette rutile, les fleurs ont repris des couleurs, je peux m’assoupir. Et rêver, en en sachant l’éphémère.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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