Image de soi, miroir, acné et salle de bains

Ce matin, en me levant, qu’est-ce que je vois dans mon miroir de salle de bains ? Rien.
Vous auriez fait quoi à ma place ? Question stupide car vous n’êtes pas moi, même si, hasard aidant, vous portez le même nom que celui que je trimbale depuis ce jour qui m’a vu naître en pleine nuit. On était en décembre, mois connu pour ses longues nuits d’hiver, même si on était encore en automne en ce jour sombre du 7 décembre (je précise la date au cas où quelqu’un l’ignorant encore décide, pour je ne sais quelle raison intéressée, de me fêter mon anniversaire) 1945 (je précise l’année pour que personne ne s’avise à me faire présent d’un hochet, surtout en cette saison hivernale où les seuls qu’on trouve sont de glace. Comme le miroir de ma salle de bains).
Je fais quoi ? Je glisse un œil furtif derrière. Vous savez comme moi qu’il arrive que, à trop se regarder, on finisse par glisser derrière les miroirs de salle de bains. Un instant d’inattention, une savonnette échappée de mains maladroites et inconscientes, et hop ! il n’en faut pas plus. Certes, une fois derrière le miroir, le problème de s’y mirer ne se pose plus.

J’ai décroché l’objet dégoulinant de pustules graisseuses (de sales comédons laissés par une copine boutonneuse autant qu’irrespectueuse) : rien. Le contraire m’aurait étonné. On le sait : quand on veut retrouver ce qu’on a égaré, mieux vaut commencer par chercher au dernier endroit où on serait aller le chercher si on arrêtait d’être idiot. Essayez d’arrêter d’être idiot. Pas si facile que ça, avec l’entraînement, les habitudes finalement confortables, sans compter avec la certitude aléatoire qu’on ne change pas.
C’est en me baissant pour récupérer le clou X auquel l’objet de mes déjà ressentiments était suspendu –grâce à une épingle de nourrice habilement transformée en S, et que ma précipitation pour retrouver la partie supérieure de mon image constituée d’une paire d’épaules, d’un cou et d’une tête avait malencontreusement arraché–, que mon regard s’est arrêté sur une flaque –peu incongrue en ces lieux, il est vrai–, avant d’y tomber. Une drôle de flaque chiffonnée dans laquelle un œil mi clos me fixait de son regard torve, humide et transi : le même regard que celui de l’amoureux qui vient de se faire larguer plus violemment qu’une bombe glacée sur l’erg chauffé à blanc par un soleil qui ne fait pas semblant.
La repasser ? me suis-je dit en m’enfonçant un cornet acoustique dans l’oreille afin d’ouïr au mieux ces propos pleins de ce qui me semblait être du pur bon sens, bon teint et tout. Que nenni ! m’entendis-je me répondre : c’est un coup à matifier, cramer ou mutiler le tain et à le rendre inopérant, d’autant que je n’ai pour ce faire qu’un fer piqueté d’une rouille certainement due au taux élevé d’hygrométrie. Un fer en fer qui, on l’aura compris, tire son nom de la matière qui le compose. Un fer que je laisse se prélasser sur mon poêle en fonte, un vieux Gaudin aux arrêts depuis une éternité, qui n’a connu ni bûche ligno-cellusosique, ni tourbe, ni coke, ni le moindre boulet de charbon, ni même le moindre gramme de poussier depuis cette même éternité qui avait commencé la fois où je m’étais rendu compte que le miroir ne reflétait pas même l’ombre lumineuse de mon ombre. Apercevant une flaque au sol, je m’étais penché ; un faux mouvement m’avait provoqué une déchirure musculaire doublée d’une entorse au réglement de copropriété –qui interdisait l’usage des poêles à bois, à charbon et à poussier– suivie d’une incapacité à porter une quelconque charge, situation d’autant plus éprouvante que celles de l’immeuble, déjà élevées, n’avaient cessé de gonfler ces derniers temps.

L’éponge ! Pourquoi n’y avais-je pas pensé auparavant ? Muni de ma plus grande pince à linge –celle que j’utilise pour faire bouillir mes sous-vêtements dans la lessiveuse héritée d’une grand-tante d’un côté douteux, mes géniteurs étant inconnus quoiqu’ils méritassent à être connus– j’y ai fixé l’éponge à l’aide de pinces à linge d’une taille courante, mais que j’ai pu attraper grâce à ma vélocité qui ne doit cependant rien à l’utilisation d’une bicyclette. J’ai pensé naïvement retrouver mon image sur la surface rendue humide par l’absorption de la flaque, mais c’était sans compter sur la constitution alvéolaire de l’invertébré marin pluricellulaire.
Échec cuisant, un véritable affront à ma finesse de jugement. Laver l’affront, rincer l’éponge, l’essorer. Avec un peu de chance je pourrai récupérer des bribes d’images, les assembler peut-être, et pourquoi pas les recoller sur le miroir. Surtout fermer la bonde. Ce que je fais. Robinet ouvert et penché sur le lavabo j’essore, je tords, je torture l’éponge.
L’eau grimpe et, miracle aqueux, mon image réapparaît au fur et à mesure que monte le niveau dans la vasque de porcelaine qui imite à merveille le plastique : enfin je peux me mirer à loisir pour me raser, occupation salvatrice pour l’hyperactif que je suis.
Un miracle ? Non, deux. L’éponge, rendue plus propre qu’un amour, j’en profite pour nettoyer les chiures pustuleuses de la copine atteinte d’acné. Et qui aperçois-je alors dans le miroir redevenu rutilant comme à son premier jour ? Elle. En personne.
Avec un vilain point noir infecté qu’il va bien me falloir faire sauter.

Publicités

A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
Cet article, publié dans délires, fantaisie, fantastique, humour, littérature, projection, est tagué , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s