Le poids des mots – Peser ses mots

Une petite voix venue d’outre conscience m’a reproché un style d’une rare vulgarité et d’une incommensurable grossièreté pour des textes sans intérêt, vains et imbéciles qui ne donnent de moi qu’une bien vilaine image.
C’est vrai et j’admets volontiers que je n’y vais pas avec le dos de la cuiller, ni par quatre chemins. Je manque cruellement d’exigence, de prudence, et un mot en appelant un autre, il n’est pas rare que je me laisse emporter puis noyer par un galimatia de mots et de phrases sans queue ni tête aussi avenantes et intéressantes que le gros cul mal torché d’un gros dégueulasse. Et d’une vulgarité, avec ça.
Je ne mâche pas mes mots, je le sais, et peut-être devrais-je le faire, mais s’il est aisé de mâcher de jolis mots bien tendres c’est une autre paire de manches pour ceux orduriers, sales,  ou simplement acerbes. Pire encore avec les mots obscènes dont les X accrochent le palais et détruisent l’émail des dents. Alors mâcher mes mots, très peu pour moi. Sans compter le ridicule lors d’une prise de parole. Tant qu’on y est, pourquoi ne pas tourner ma langue sept fois dans la bouche avant de parler ? Je vois la scène…
Que ma petite voix aille se faire foutre, me suis-je dit.

Je ne te dis pas de tout censurer a-t-elle repris (me faisant regretter d’avoir parlé à voix intelligible), mais tu devrais peser tes mots. Moi, ce que j’en dis, c’est pour toi. Pour cette image déplorable que tu donnes de toi. Et de moi par la même occasion.
Occupe-toi de tes fesses, je m’occupe des miennes, lui ai-je répondu énervé, sachant bien qu’elle n’avait peut-être pas complètement tort.

Je l’ai quittée et me suis pris la tête entre les mains pour réfléchir. Peser les mots, du moins certains, pourquoi ne pas essayer, après tout. Voui, mais comment m’y prendre ?
Papier, ciseaux, stylo, crayon, gomme et pèse lettres réunis je me suis mis au boulot. Mais quel boulot !

Les mots, c’est quoi ? Un assemblage plus ou moins réussi de lettres dont le mot qui en est issu a une forme. Et un fonds qui, malgré l’assertion de notre grand fablier manque souvent cruellement. D’autant que la langue est de bois ou que la petite voix l’ouvre trop.

La forme.
Certaines lettres pèsent le double, voire le triple d’autres. Rien à voir entre un i et un m, entre un o et un f, un c et un o. Une majuscule pèse souvent deux fois plus lourd que la même lettre minuscule, et jusqu’à quatre fois son poids pour certaines polices, comme le H en “ShirleyVolante Regular”. Un caractère maigre de corps 10 minuscule peut être plus lourd qu’un caractère gras majuscule de corps 16. Alors avec les petits bouts de papier qu’il me faut découper, les lettres qu’il me faut écrire en prenant soin de toujours fournir la même pression sur le clavier (je possède un clavier sensitif bricolé à partir du clavier d’un viel harmonium qu’un facteur d’orgue m’avait légué après avoir perdu l’audition lors d’un concours de circonstance à Constance circonstanciellement consécutivement à l’audition d’une œuvre inaudible à cause de sa médiocrité) imaginez le travail ! Et il ne s’agit là que de la seule forme.

Le fonds.
Vous aurez deviné que c’est une toute autre histoire.
Certains mots, apparemment gras, le sont moins que d’autres manifestement maigres. Prenons putain. Je n’ai pas dit prenons-la. Toutes les putains ne sont pas grasses, loin de là, mais il n’est pas rare qu’un putain le soit. Cependant, rien de bien gras dans le putain de « putain de sort », expression qui se prête à merveille pour évoquer, par exemple, une période de tuiles –qu’elles soient ou non vernies comme en Bourgogne– et de vaches maigres, où on ne peut que constater qu’on est loin d’être verni.
Est-ce être gras et graveleux d’écrire que « on m’amarre à ma bite pour m’éviter qu’en culant je ne défonce la marie-salope que la drague a poussée vers moi » ?
Au contraire, certains mots qui semblent ne peser que leur poids d’encre et la surface papier qu’ils occupent prennent parfois un tout autre poids. Prenons homme et marchandise, deux mots anodins : le premier parce qu’on est bien peu de chose ; le second parce qu’il n’a de valeur que celle que le premier lui confère.  Mais dans cette phrase issue de la bouche même de notre petit empereur « On ne fait pas n’importe quoi avec l’homme, qui n’est pas une marchandise comme les autres. » notre locuteur donne un poids historique et philosophique d’une portée abyssale à ces deux mots qu’il associe comme on associe pain et saucisson pour se faire un sandwich. Ne manque plus que le beurre pour rajouter du gras.
Il y a plus lourd : « Casse-toi ! Casse-toi pauvre con ! » Rien de bien vulgaire ni de lourd entre pauvre et con. Combinés dans l’expression « pauvre con », ça donne déjà du poids et montre la hauteur de celui qui, dans un certain contexte, les prononce, et ô combien il estime la personne à laquelle il s’adresse. Le « casse-toi » ajoute la juste note de mépris qui donne à celui qui l’exprime le sentiment de puissance dont il a tant besoin, ce même sentiment qui anime un salopiot de petit roquet furieux de n’être pas né Dogue allemand.
N’oublions pas les mots avec lesquels d’emblée on est dans le lourd. Comme racaille et Kärcher. On est dans le lourd et on s’y enfonce encore davantage dans cette citation (retranscrite à une vache près) toute de prévenance, prévention, dissuasion, menace triviale : « Je vais nettoyer les racailles au Kärcher. Il faut nettoyer certaines cités. Et quand je dis qu’il faut les nettoyer au Kärcher, cela veut dire qu’il faut les nettoyer en profondeur. » Où on relèvera la magnifique association nettoyageKärchercités, les cités étant ce lieu enchanteur où éclosent les pauvres cons. 
Le mépris, le jugement à l’emporte-pièce, la haine… ferments de la vraie vulgarité, apanage des balourds, indécents, bestiaux, brutaux, frustes, lourdauds, rustres… dont je ne suis pas. Pour être tout à fait honnête, et en cherchant bien parmi mes écrits, il n’est pas impossible que, mimétisme télévisuel oblige, je me sois laissé aller à quelque égarement et à quelque monstruosité incongrue. Mea culpa. Et si je cite notre petit empereur, on devinera que c’est par facilité. 

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Peser mes mots.
Pour être aussi lisse qu’un journaliste des chaînes télé historiques, qu’un animateur télé champion de la guimauve molle et pastel ou que ces politicards qui ont échangé leur gueule de bois (preuve d’une propension à un certain art de vivre) contre une langue de bois ? Merci bien.
J’ai poliment demandé à la petite voix d’aller faire un petit tour du côté de la Graisse Grèce. 

Yesssss ! ai-je entendu dire joyeusement une grosse voix égrillarde.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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2 commentaires pour Le poids des mots – Peser ses mots

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