Forêt, puisatier, chaman, flaque d’eau et… splash !

Devant passer 30 jours en pleine forêt dénuée du moindre ru j’ai dû creuser un puits. Pas pour en boire l’eau, mais pour me faire propre beau chaque samedi, jour de repos que je passerais à rêvasser, méditer, glaner, glander, être en parfaite harmonie zen avec la nature et les hôtes de ses bois, bref, me laisser aller à la plus vaste vacuité, sans autre attente que ne rien attendre, ce qui, hélas ! est déjà une attente. Jusqu’au dimanche où les étoiles, surtout la mienne –Orion– seraient au rendez-vous. OK, m’avaient elles susurré à cause du Soleil, un jaloux pire que Tout. L’eau au fond du puits je la sentais déjà frémir et glouglouter d’un plaisir purificateur. Certes moins que le vin dont j’ai pris quelques cubitainers, mais plus que l’eau du bénitier dans lequel je n’ai jamais trempé la main à cause que je trouve qu’elle est morte, ou tout comme.
Pas de pioche, oubliée dans une partie de carte la veille de mon départ, ni de pelle dont je n’ai aucune idée de la raison pour laquelle elle est sortie de ma tête. Mes mains et leurs ongles assistés de bouts de bois, plaques de schistes et vieux brodequin orphelin –qu’un chasseur alpin avait dû abandonner lors de la dernière guerre– pour seuls outils, j’ai creusé comme l’avaient fait ailleurs de miens aïeux quelque part entre 14-18, ce grand cru. D’abord debout, puis à genoux, puis à quatre pattes, regrettant au fur et à mesure de l’avancée des travaux de n’être pas un rampant.
Je n’ai pas creusé au hasard, qu’est-ce que vous imaginez ? Je me suis confectionné une baguette de coudrier en plastique bio avec des vieilles bouteilles d’eau minérale, jetées par des alcooliques repentis, que j’ai fait fondre. Le coudrier, je sais que c’est du noisetier, mais je ne sais pas à quoi ça ressemble, le noisetier. Puis je me suis dit qu’il n’y en avait peut-être pas tant sous cette latitude, et j’imagine que vous auriez pensé comme moi. Faire fondre du plastique n’est déjà pas si simple, mais quand on n’a pas d’allumettes, c’est une autre paire de manches si exigeante qu’elle appelle revanche, belle, belote et rebelote. J’ai mis la bouteille en PVC au soleil, sans grand résultat, même après avoir fait converger un maximum de ses rayons avec des morceaux de glace en guise de miroirs. Qui ont fondu au soleil, j’aurais dû m’en douter. Et pourquoi tu ne te servirais pas de ton briquet, je me suis dit. Fallait y penser, c’est vrai. Le temps de le recharger en gaz –je n’expliquerai pas comment à cause que ça en ferait rire plus d’un–, j’actionne la molette : rien. Pas d’étincelle. Et plus de pierre à briquet. Qu’à cela ne tienne, me dis-je en cherchant de mon regard autant aiguisé qu’intuitif un morceau de pyrite ou de marcassite rapidement déniché dans le mécanisme d’un ancien briquet sans doute rejeté par son propriétaire –peut-être le même chasseur alpin que celui du brodequin–, tombé en panne sèche d’essence. Deux minutes plus tard, si ma montre ne me raconte pas de bobards, le plastique fondait et naissait de mes mains ouvrières la baguette de coudrier qui me permit de trouver l’emplacement précis où creuser. Et la profondeur exacte : 7 mètres 75, le triple de ma taille que je ne préciserai pas à cause des moqueries que ça pourrait engendrer. J’avais volontairement décidé de ne pas emporter un mètre, le seul en ma possession mesurant en fait le double et étant rigide. Je l’aurais mis où, dans mon cabas ?

J’ai creusé, creusé et encore creusé, m’arrachant les ongles jusqu’à la moelle et la peau jusqu’aux os. Deux heures plus tard, harassé, on l’aurait été à moins, mes pieds trempaient sur une flaque d’eau à plus de 7 mètres de la surface. Plus que 75 cm, et le puits serait achevé. Le plus dur, chacun l’aura compris, était de rejeter la terre à l’extérieur sans qu’elle me retombe dessus. Pourvu de bras d’une longueur exceptionnelle, j’y parvins. Dans 5 minutes, l’eau atteindrait mes genoux et mon puits aurait bien 7m75 de profondeur, comme prévu. Je n’aurais plus alors qu’à regagner la surface en même temps que la terre ferme.
 Ah oui, et comment qu’il va s’y prendre, vous entends-je rire sous cape, à cause du fond de l’air resté frais. Pas né de la dernière averse, les histoires de sol de chambre qu’on peint –imitation moquette ou parquet– en commençant par la porte d’entrée, je connais. Je m’y étais laissé prendre plus d’une fois, alors vous pensez ! J’avais tressé une corde à l’aide de bas de contention chipés à ma voisine de palier, la pauvre qui souffre tant des jambes. Douze mètres, on est jamais assez prudent. Sauf que la corde était avec moi, aufond du puist.
Gros problème. 2m25 moins 25 cm pour la tête plus 1m20 pour les bras égalent 3m20. Me manquaient 4m75 pour atteindre le rebord du puits. Quand je m’étais rappelé la météo : orage sur sur le nord sud, je veux dire sur le sud du nord, là où je me trouvais. Parfait, plus qu’à espérer qu’il tombe des trombes. Quand subitement me revint que dans ce coin reculé les seuls orages qui surviennent sont des orages secs comme des coups de trique : ni eau de pluie, ni grêlons de grêle. Ne riez pas, c’est la vérité vraie. Avec le risque d’éclairs fulgurants, de vents violents et de feux de forêt. Et je suis en forêt.
 Et ce qui devait arriver arriva : éclairs terribles, bourrasques violentes, sans une goutte de pluie. Alors attendre que  le puit se remplisse pour que je regagne la surface, pas la peine d’y compter. Puis patatras et repatatras. Un vacarme de bois cassé suivi de la dégringolade d’une branche qui tombe sur l’ouverture du puits, se casse en deux morceaux dont un s’engouffre en biais dans le puits où il se coince quatre mètres au-dessus de ma tête : sauvé. J’accroche à ma corde de fortune en pur nylon le poids d’un kilo tombé par mégarde dans ma poche revolver quand l’épicier avait procédé à la pesée de mes provisions. En deux temps trois mouvements un habile jeu de bras me fait balancer la corde lestée à une de ses extrémités par dessus la branche. Ne me reste plus qu’à me hisser à la force des poignets jusqu’à la branche salvatrice où je procède à un rétablissement digne d’un professionnel du cheval d’arçon ou des barres parallèles qui me propulse debout sur ladite branche. Un deuxième rétablissement et hop, le tour est joué.
 Debout au bord du gouffre, je contemple mon oeuvre et l’eau qui y miroite sept mètres plus bas. Plus terreux qu’un cul terreux, ne me reste plus qu’à me décrasser en me débarrassant des feuilles mortes, de l’humus, des morceaux de racines, de la terre et des cailloux qui se sont collés sur moi, me donnant l’aspect d’un homme des bois qui n’a jamais connu d’autre que les bois profonds où raient les cervidés, hurlent les loups, ululent les nocturnes volatiles, jappent les renards, crohondent les fourmis, fourmillent les bestioles qui piquent de tout poil, et râlent les promeneurs égarés qui ont confié leur vie à un GPS.

Un seau –le brodequin fera l’affaire–, la corde, et à moi une bonne toilette.
 Crotte de bique, osai-je jurer, la corde… Je la vois, accrochée quatre mètres plus bas, ou pas loin, donc trop loin pour que je l’atteigne, malgré mes bras démesurément longs. Comment l’atteindre, me dis-je en riant bêtement, sachant pertinemment que je n’ai ni pigment, ni même le moindre feutre indélébile. Question que j’estime vaine puisque voilà cette satanée corde qui glisse inexorablement dans un mouvement d’une lenteur exaspérante dont l’effet de suspens me plonge dans un état de torpeur d’où je ne sors que lorsque le mouvement s’est accéléré, précipitant le reste de la corde au fond du puits. Les bas en nylon, c’est glissant.

« Z’avez perdu quelque chose ? » me demande le chaman départemental. Les chamans départementaux, nommés par les préfets, sont aisément reconnaissables au tronc, branches, feuilles et racines dont ils s’affublent aujourd’hui. Ils ont abandonné leurs oripeaux en peaux de bêtes et leurs chapeaux à cornes faits de bois de cerfs à cause des accidents de chasse.
—-— Et c’est quoi cet ouvrage de fossoyeur que vous nous avez fait ?
Pas très habitué à voir des puits dans le coin, le chaman.
—-— Un puits, votre honneur. Pour me faire propre beau, me laver, quoi.
—-— Vrai que ça ne vous ferait pas de mal.
—-— Mouais. Sauf que sans corde et avec un brodequin en guise de seau, ça n’est pas gagné. À moins que…
—-— Une corde ? Faire apparaître une corde ? Faire pleuvoir, à la limite, encore que dans le coin… Une corde, faut pas y compter, d’autant que ça n’est pas dans mes attributions. Mais je veux bien essayer de faire venir la pluie. Une bonne douche de pluie.

Il avait marmonné ce qui ressemble à des litanies, avait secoué les branches, arcbouté son tronc, remarmonné quelque modeste psalmodie incompréhensible. Ça n’avait pas traîné : une averse était venue, suivie d’une pluie à verse. Il avait fini par pleuvoir à seaux, puis à tomber des cordes. J’en avais saisi une, y avait accroché un des seaux plus approprié que l’alpine godasse.

—-« Avec ce qui tombe, je serais toi, j’éviterais le puits. Il y aurait une margelle, je dis pas… Pourquoi ne laisses-tu pas la pluie remplir ton seau ? »
—-— Ah ?
—-— À moins que tu aimes faire de vains efforts et en suer.
—-— Mouais. Et le pH ? Un coup à me brûler la peau des fesses. 
—-— Et ta corde, qu’est-ce qui te dit que les pluies acides l’ont pas bouffée jusqu’à l’âme ? Maintenant tu m’excuseras, j’ai d’autres chats à fouetter et j’ai fini mon service. L’heure, c’est l’heure. Salut.
Ah, une dernière chose : profite qu’il pleuve si tu veux faire un feu. Après, il te faut une autorisation préfectorale. »

On était jamais que le mardi, et après tout, la toilette pouvait attendre, surtout avec la douche généreuse incessante tombée du ciel grâce aux imprécations chamaniques départementales.
Diplômé de l’Institut régional de Macramé, me fabriquer un hamac plus confortable qu’un water-bed ne m’a pris que le temps de le faire, plus celui de récupérer dans leur chute les cordes qui continuaient à tomber. La pluie discontinue m’offrirait le rideau protégeant mon intimité.

Au réveil frissonnant que je n’avais pas oublié, sachant bien qu’une rude journée m’attendait, j’étais comme sonné. La pluie avait cessé et une simple flaque d’eau avait remplacé le puits, qu’en vain je m’étais échiné à creuser. Retrouvant un vieux réflexe de sale gamin j’avais sauté à pied joint dans la flaque pour asperger un bestiau qui fouinait dans mon sac à provisions. Le regard franchement rigolard qu’il me jeta l’instant précédent le splash de mes pieds sur la flaque luisante fut la dernière chose que je vis.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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