Inauguration officielle, buffet, et crève-la-faim

— Bon les gars, on se fait l’inauguration, mais vous vous tenez. Vous tenez vos langues, vous tenez vos gonzesses qui font rien qu’à raconter des conneries, vos clébards et vos morveux. Toi Lulu, t’évites de roter et surtout de péter tant que c’est pas le moment. Fred, tu ne te fais ni les oreilles ni les ongles avec un cure-dent, et si jamais tu craques, tu le remets pas en place. Quant à toi, pas compliqué, tu te la fermes.
— Je me la ferme sur quoi ?
— Sur tout et surtout. Et ne va pas raconter comme la dernière fois que le maire est mouillé jusqu’aux os avec les entreprises de BTP, que le président est un con, qu’il trompe sa femme, qu’elle lui rend la monnaie de sa pièce et qu’elle a pas attendu pour lui rendre, et j’en passe.
— J’ai jamais dit ça. C’est le contraire. Ce que j’ai dit c’est que le maire trompait sa femme et que le président magouillait avec des entreprises. Pharmaceutiques, pas le BTP. Me fais pas dire n’importe quoi.
— Je veux rien te faire dire, je veux que tu te la fermes. Et par pitié, ne parle pas du Juge qui a clos un peu rapidement le dossier de l’industrie chimique du Mahagoni. Sur ordres supérieurs, d’accord, mais tout le monde sait qu’il y trouve son compte. Et ne la ramène pas sur l’interview bidon du président où les journalistes, plutôt des journaleux, lui ont pas rentré une seule fois dans le chou. Sûr, si on tient compte de sa main-mise sur la presse, on comprend les lèches-bottes. De tout ça tu ne dis rien, on est bien d’accord ? Bonjour m’sieur-dame, vous allez bien, et le petit dernier, ça pousse ? C’est tout ce que tu leur dis. C’est bien assez comme diversion.
— Oui ben si on peut plus rien dire, je sais pas ce qu’on fait là.
— On est là pour le buffet, mon pote. Point. Et officiellement pour l’expo et l’inauguration. T’en as pas marre de crever la dalle ?

—  Parlons-en de l’expo. “Hommage à notre Président”. Cinquantes croûtes signées de son neveu. Le Président sous toutes les coutures. Des peintures de chiottes. Il aurait dû le représenter sur le trône, en train de pousser pour se déconstiper. Et la sculpture, je crains le pire si c’est l’oeuvre du neveu. 512 456 228 000 Flaichs pour une statue, même monumentale, on croit rêver. Au fait, c’est quoi le modèle de sa Mercédès, notre cher délégué à la culture ? Si j’étais pas là, à attendre le rush sur le buffet, j’en aurais des choses à dire. D’accord, on est là, mais n’empêche. Tiens, l’affaire du Plectre, le fameux médoc –je parle pas du pinard français que le ministre de la moralité a mis l’embargo dessus. Le koko, il serait pas cul et chemise avec le vieux débri ? Et avec le fameux plan Gagaviok, il va empocher combien le vieux machin baveux ? Plus reverser combien et à qui ? Il est pas le seul, d’accord, ça deal dans tous les coins et à tout bout de champ. Sont quand même cons les trafiquants de drogue ; feraient mieux de faire de la politique. Un peu moins rentable, mais tellement moins risqué, sans compter honneurs et médailles. Je te parle pas de la retraite repoussée à perpète et des Alzheimer qui oublieront de la demander, tout bénef. Enfin, c’que j’en dis… j’aime autant me taire.
— Ouf ! on s’en sort bien. J’ai eu peur que tu parles de l’autre zig, l’affaire immobilière, tu sais, l’histoire du bovinodrome. J’t’i l’fait pas cher, mon ami. Encore heureux que tu n’aies pas évoqué les commissions versées pour la vente de pédalos au Blennoragistan, parce que ça, c’est un sujet qui fâche.
— Qui fâche rien du tout. Tu me dis de me la fermer, je me la ferme. En d’autres circonstances ça ne m’aurait pas gêné de montrer du doigt quelques autres indélicatesses. En d’autres circonstances. En tout cas j’espère que ce qu’on dit sur la statue c’est des conneries, comme quoi ça serait le portrait de notre cher président. Le portrait tout craché. Huit mètres de haut ! Je pense pas qu’il ait poussé le bouchon aussi loin… quoique, tout bien réfléchi, ça serait pas impossible. Dès que je vois sa tronche, moi aussi ça me donne envie de couler un bronze.
— C’est toi qui pousse le bouchon un peu loin. Il est quand même pas mégalo à ce point…
— J’en sais rien, mais comme il est à l’affût du moindre truc pour asseoir son pouvoir, va savoir… L’expo de merde du neveu, fallait déjà oser. C’est qu’avec son rigolo de tonton, c’est pas les surprises qui manquent ni les lièvres plus vite relâchés qu’on les a levés. Rappelle-toi les arnaques au Mahagoni, les hommes de paille placés à la tête des entreprises du coin, avec la main-mise du pouvoir sur les productions de caoutchouc, de cachous, d’acajou et de noix de cajou. La mise à sac de l’économie locale… pour qui ? Résultat : dans le cul, les entreprises locales, dans le cul les agriculteurs ! Mais entre nous, le scandale, le vrai scandale, c’est l’affairisme qui a gagné la plupart de nos gentils gouvernants, la collusion avec l’industrie de l’alimentation, les grands labos pharmaceutiques vendant leurs merdes avec la bénédiction –intéressée– du pouvoir en place prêt à toutes les manigances et saloperies pour le conserver. Et les médias à leur botte qui diffusent des conneries à longueur de journée pour endormir les gens. Du jamais vu, pire que du temps de notre idiot de dictateur Avi.
Ah je pourrais en dire des choses, je pourrais en parler des magouilles et des magouilleurs. Rien que l’autre jour, figure-toi. Je revenais d’un viron au Tüpötegrathai, et à la douane, v’là t-i pas qu’on nous fait dégager sur le côté pour laisser passer un convoi de gros culs. Des semi-remorques avec un F au cul et des numéros qui se terminent par 33. Et je vois qui dans la voiture de tête ? Cet enfoiré de sous-délégué des Services de surveillance de la justice et de la bonne moralité. En personne.

— Pst, y’a un paquet de flics et de miliciens qui viennent de débarquer. Ça sent les officiels qui rappliquent.
— Et tu sais quoi ? Les camions bourrés de…
— Oui, je suis au courant, du pinard, du foie gras… mais écrase : les officiels débarquent et avec la milice, je t’assure que c’est pas le moment.
Quand ils auront fini leurs discours d’inauguration, Fred et toi, soyez prêts à foncer sur le buffet pour écarter la mêlée. J’ai prévenu les gamins et les femmes : vous lâchez vos clébs ; vous vous mettez dans le sillage de Fred direction le buffet ; les gamins se planquent sous les tables avec les sacs plastique qu’ils vous refilent au fur et à mesure ; et quand le plein est fait, vous vous cassez. Le temps de passer la brosse à reluire à deux ou trois abrutis, je vous rejoins.
— Et Lulu, il est prêt ?
— Fin prêt. Avec les oignons, les fayots et les topinambours qu’il a avalés c’matin, sûr que ça dégagera et que ça vous laissera le champ libre pour rafler un max de bouffe.

« Mes chers con(s d’)citoyens du Yakmoakiconte… blablabla, blablabla, etc.
…Le pays a traversé des difficultés, mais la politique que j’ai mise en place s’est montrée payante comme je vous l’avais promis. Certes nous avons dû faire des sacrifices, mais aujourd’hui nous sommes sur la bonne voie. Parce que j’ai su étouffer les feux de la contestation, nous sortons la tête de l’eau, nous voyons le bout du tunnel et blablabla…
Enfin et parce que blablabla… ce n’est pas sans fierté et sans émotion que je dévoile cette sculpture qui, selon mes voeux que le peuple partage, sera installée sur le parvis du palais présidentiel. Bien sûr je remercie ceux qui ont oeuvré pour que cette oeuvre magistrale voit le jour et… et comment ne pas être sensible à l’hommage qui m’est fait par la nation toute entière qui, d’une seule voix, m’a choisi comme modèle pour symboliser la patrie. Oui, mes chers concitoyens, je suis sensible et honoré, honneurs certes mérités, mais quand même…
Alors laissez-moi vous remercier du fond du coeur. Merci à tous, vive les Yakmoakicontais, vive le Yakmoakiconte.
Et maintenant, vous pouvez vous rapprocher du buffet.»

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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