Toussaint

Je n’ai jamais compris pourquoi on disait LA Toussaint. Et jamais compris qu’on ne l’écrive pas soit Toutsaint, soit Toussaints.
Mais fi de ces interrogations à propos de ces genre et nombre, quand un tout autre tourment m’assaille, celui de fêter dignement et individuellement chacun de ces saints hommes et saintes femmes. Chose que j’ai prise en horreur.
Car, nom de dieu, vous avez une idée de leur multitude ? Pour les seuls saints catholiques, D’Abraham de Cratea à Zotique, en passant par Monon et Nabor, on en dénombre plus de 950. Côté orthodoxes, d’Athanaze d’Alexandrie à Zachée, on en a dans les 230. Si on rajoute les quelques saints du chiisme, nous obtenons un total hors taxes de près de 1200 bonshommes, bonnes femmes –tous âges confondus, donc y compris enfants– dont, d’après nos calculs d’une trop grande complexité pour qu’on les affiche ici, plus de 85% en ont chié des ronds de flan pour être sacrés saints, après avoir été de sacrés couillons pour pas mal d’entre eux qui gagnèrent une certaine notoriété (pour les plus “privilégiés” d’entre eux) en souffrant le martyre, amen.

Une année, j’avais acheté 1200 cartes postales et autant de timbres. Écrire un mot gentil et personnalisé pour les plus connus, pas compliqué. Mais raconter quoi à Liboire du Mans ou Benoît de Milan ? Et à Nicolas Caramos trucidé de la main des musulmans, lui souhaiter qu’il s’en remette et que ses blessures cicatrisent comme il faut ? Nil de Stolbensk, ce bon vieux Nil, disciple de Sabas de Pskov…, le prévenir que l’hiver va être rigoureux et qu’il ferait bien de faire des provisions, le lac Seliger gelé n’autorisant aucune pêche ? Pedro Poveda Castroverde ou Spyridon de Trimythonte, dans quelle langue leur souhaiter une bonne fête ? 
Pas facile facile, tout ça.
Et je ne parle ni des frais engendrés, ni du temps passé à choisir, écrire, mettre les adresses, coller les timbres et poster les cartes. De la folie. À raison d’une moyenne de 6 minutes par carte, j’y ai passé très exactement 120 heures, soit 20 jours ouvrables. Qu’on peut sans honte arrondir à 1 mois de travail. Six heures de travail par jour, ça n’est pas si terrible que ça, vous entends-je dire à voix basse pour que je n’entende pas. Je vous signale : 1. que je n’ai pas pris en compte le temps passé à chercher l’inspiration ; 2. que j’ai fort bien entendu votre remarque désobligeante, remarque toutefois que je ne retiendrai pas comme casus belli.

Une autre année, j’ai opté pour le courrier électronique. Stupide, me direz-vous. Effectivement, la plupart des saints n’ayant aucune adresse électronique. Mais attaché à l’intention, je m’y suis tenu. Ce sont 1212 e-mails que j’avais expédiés, les adresses m’ayant été inspirées par Adrien, le saint-patron des messagers, qu’Hermès m’avait suggéré de prier.
Dzoïng, dzoïng, dzoïng, etc. Des centaines d’e-mails expédiés par un dénommé Mail Delivery System ont envahi ma boîte, débordant de tous côtés et inondant mon bureau. 1211 très exactement. Par acquis de conscience je les ai lus jusqu’au dernier ; succincts, tous avaient le même contenu sybillin :

« I’m sorry to have to inform you that your message could not
be delivered to one or more recipients. It’s attached below. »

Peut-être une langue étrangère, mais émanant de cet inconnu Mail Delivery System, il pouvait s’agir du langage des oiseaux, cette langue hermétique que les alchimistes utilisaient pour rendre étanches les montres du temps. 
J’allais clore ma session ordinatrice lorsqu’un dernier dzoïng, signal sonore indiquant l’arrivée d’un e-mail, avait percuté mes tympans.
Presque déçu que l’expéditeur ne fut pas Mail Delivery System, mais Mail Numericable qui me suggérait poliment de consulter l’aide :

« Cher monsieur Vaissière,
Afin de vous éviter de fastidieuses autant qu’inutiles manipulations (qui par ailleurs gênent le trafic des autres utilisateurs et engorgent nos réseaux), nous vous invitons à consulter la rubrique AIDE de votre messagerie. Vous trouverez celle-ci en haut et à droite de l’écran, écrite en vert.
En espérant, etc., »

Et voilà. On veut être bon chrétien et encore meilleur catholique –les protestants plus réalistes ignorent les saints– ; on se dépense et on dépense sans compter ; on honore les saints, on les prie, sachant pourtant que la plupart d’entre eux ne bougeront pas le moindre petit doigt (comme sainte Appoline, patronne des chirurgiens-dentistes qui s’est fait arracher les mains alors qu’elle soignait la rage de dent d’un ours mal lêché) ; et on passe pour un benêt auprès de son fournisseur d’accès à Internet.
Je n’ai plus jamais envoyé de carte postale, ni d’e-mail. Mais respectueux du religieux je n’ai jamais cessé de révérer les saints et les révère encore lors d’une prière que j’adresse à chacun d’entre eux. À raison de 2 minutes par prière, ça me fait…

Quand je fais le compte des heures, jours, mois et années que j’ai perdues et que je perds encore à chaque Toussaint, je ne peux que détester ce jour du 1e novembre que j’espère voir disparaître et être remplacé une fois pour toutes par le 2 novembre.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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