Impermanence

Ô mais, c’est qu’il m’en est arrivé des choses dans la vie. ! Entre les boulots que j’ai faits, ceux que j’aurais aimé faire, ceux qui me faisaient rêver, ceux qui me décevaient, ceux qui me fuyaient ou ceux qui me faisaient déguerpir, sans compter tout ce qui m’est arrivé comme tuiles, vacheries, mauvaises surprises, avanies, et tout ce qui ne m’est jamais arrivé comme réussites, bonnes surprises, joies et liesses, pieds divers et autres sympathies… ben c’est pas rien, je vous le dis.

J’ai démarré très tôt ma liaison avec déconvenues et désillusions. Elle a connu de nombreux hauts catastrophiques et quelques malheureux bas heureux. Comme lorsque j’avais travaillé chez Dim, du temps où on avait oublié la signification du mot grève. Chez Dim, j’avais été photographe. Le bonheur. Jusqu’au jour –c’était un dimanche– où je m’étais cassé la figure en débaroulant dans les escaliers sur des collants qui se la jouaient moquette. Une performance d’artiste, m’avait-on expliqué à l’hôpital, d’où j’étais sorti quinze jours plus tard sans que la police ait réussi à mettre la main sur les objets coupables autant que pièces à conviction : les collants et la paire de bas accrochés sur un nez de marche, dans lesquels je m’étais pris gauchement le pied droit, donc le mauvais, sans le prendre. Une fois l’auteur de l’oeuvre retrouvé, comme je m’en étais fait la promesse, je l’avais purement et simplement étranglé, ce qui était venu étayer ma croyance en l’extraordinaire solidité des produits de la marque et m’avait amené à constater qu’enfin j’étais devenu adulte, ce qui n’a rien d’incompatible avec le fait d’être un criminel.
Coller cet acte considéré comme étant odieux sur un de mes collaborateurs fut d’une adolescente simplicité. Follement épris de l’artiste qui daignait à peine lui donner l’heure de sa Dxzyvj, marque de montre célèbre dont mes doigts alertes ont codé le nom en frappant le clavier un peu plus à l’est qu’il n’eut fallut (mon clavier est orienté longitudinalement ouest-est), le motif était tout trouvé : la jalousie.
Objectif : lui faire laisser ses empreintes sur les collants et les lui glisser dans son fourre-tout. « Seraient pas un peu crades tes lentilles ? Y’a comme du flou » lui avais-je dit en lui tendant les collants de ma main gantée, comme toujours lors de mes séances de prises de vue, classe oblige.

— Merci, ça nettoie super bien. Je peux les garder ?
— Tu le peux.
« En souvenir de moi » m’étais-je dit en évitant d’afficher sur mes lèvres le film de mes pensées.

« C’est vraiment dégueulasse ! » vous vois-je vous effaroucher. Oui.
Oui mais… Car il y a un oui mais.
Des années en arrière, alors que j’étais au cours préparatoire, cet enfoiré de rapporte paquet avait cafté à la maîtresse que j’avais collé un petit bout de miroir sur ma chaussure droite. Déjà la jalousie ! Et je m’étais engagé à le lui faire chèrement payer un jour. Dès le lendemain on m’avait conduit chez le docteur, un psy machin, qui pendant quatre ans m’avait raconté conneries sur conneries en s’emmerdant tellement qu’il bouffait son crayon avec lequel il faisait semblant de prendre des notes. Une dizaine de centimètres de graphite et de bois mâché rejoignaient sa corbeille à chaque séance. Quatre années de 30 semaines après déduction des congés et à raison de deux séances par semaine = 240 séances. Multipliées par 10 = 24 mètres de crayons foutus en l’air plus quelques litres de salive, auxquels je me dois de rajouter deux mois pleins de ma jeune vie gâchés.
Avec un bon excellent avocat qui plaiderait la jalousie et la bêtise, il s’en sortirait honorablement.

Avant ce boulot chez Dim, ça a été un peu le creux de la vague, un passage à vide. Avant ce creux de la vague, quelques vélléités vite mises au placard en même temps qu’une mise au pied du mur, habituellement moins risquée mais moins rentable, si le destin est du bon côté (donc le mien), qu’un enjeu dans un jeu où l’argent est le maître du jeu. De fil en aiguille, voilà que je remonte à mon plus jeune âge, expression stupide qui signifie que je n’aurais eu qu’un jeune âge et un seul.
Tout petit, et conscient qu’au moins je cesserais de m’ennuyer, je voulais devenir adulte le plus vite possible. Chose à laquelle je parvins mais plus tard que souhaité, comme dit précdemment, et après un acte jugé répréhensible par ceux qui n’actent qu’à l’intérieur d’un cadre bien défini et rassurant : celui de la légalité.
J’aurais aimé être Hitler, Staline, Franco ou pourquoi pas la gare Saint Lazare Salazar, mais un sale hasard en décida autrement : les rôles étaient déjà pourvus (par des incapables) depuis quelques lustres, mes géniteurs ayant tardé à me géniter, préoccupés qu’ils étaient par l’Occupation qui ne leur avait pas laissé le temps de copuler.

À exactement pas tout à fait 8 ans, j’ai décidé d’être Robin des Bois. Par pour aider les pauvres et glander dans la caillante de la forêt de Sherwood bien mal fâmée, il faut le dire, mais pour vivre une aventure amoureuse avec Marian, ma bien aimée d’avant même venir au monde, que frère Tuck, ce traitre à ma cause, avait circonvenue pour la rallier à sa cause à lui, le porc. Dépité je l’avais fait dénoncer, espérant qu’il soit décapité, mais ça n’était pas la mode dans l’Angleterre d’alors qui avait des stocks de chanvre à ne plus savoir qu’en faire. Redépité, je suis parti faire héros en Russie pré-tsariste, un patelin de l’est de l’Europe où le Comité central, sorte de chambre pneumonique à cause du climat rigoureux, m’accueillit à grands renforts de ohé sous le nom d’Yvan. Mais ayant eu vent d’ouest provenant de Sherwood, que Robin était dans la panade, je dus quitter la Russie pour me rallier à sa cause. Espérant aussi reconquérir Marian qui, nationaliste jusqu’au bout des seins, se refusa à l’expatrié que j’étais devenu.
Que faire ? Soigner mon coeur transi suite à mon passage au septentrion me parut vain. Alors qu’ivre comme une huître ayant ingurgité une surdose de Muscadet je déprimais morose dans un bistro de Portsmouth, je me suis retrouvé shangaïé sur un cargo en partance pour le 18e parallèle, côte Afrique de l’ouest où, noir comme je l’étais, je risquais fort de me retrouver esclavagé. Un habile plongeon au large de Guernesey suivi d’un crawl effréné (excepté en vue de Dieppe par crainte de percuter une quelconque falaise) me fit aborder la France du 18e où je refusai d’être Louis XVI, chacun comprendra pourquoi.
C’est en homme libre que je décidai de m’embarquer pour une république que d’avance, et me pressentant une haute destinée politique, je me targuai de rendre bananière, pour la seule et unique raison que je raffole des bananes et que je pourrais ainsi m’en bourrer à l’oeil. J’y parvins, mais ayant failli perdre la vue, je décidai de faire tonton Macoute à défaut d’oncle Tom, passé de pas loin d’un siècle.
J’ai rasé gratis et très très vite fait à grands coups de rasoir. Ayant pris goût à l’instrument, j’ai voulu faire coiffeur mais me suis retrouvé à l’élagage des arbres pour décrocher quelques pendus qu’une impudeur notoire avait amené à vouloir noircir le paysage de cette île enchantée.
Membre de la Maffia locale, j’ai voulu être parrain mais mon filleul m’a vendu, ce qui m’a amené, la peur aux trousses, à m’enfuir à bord d’un cargo de nuit qui faisait du trafic de machettes, et à m’engager comme marin.

Après, après… Ou avant, la mémoire est faillible…
Je me rappelle m’être fait rouler par plus d’une roulure ; avoir été lessivé par une lavandière ibérique ; avoir été mis en bière par un brasseur de Braunau am Inn, en Autriche ; avoir été embaumé par des Egyptiens qui me croyaient Maure.
Je me suis fait empailler par un taxidermiste, copain du brasseur ; cassé la gueule par des gueules cassées qui n’ont pas voulu croire que j’étais Alsacien ; trompé par un cornac à Jodpur ; transbahuté par un mensuisier spécialiste des bonnetières et buffets ; volé par un pilote de ligne qui trafiquait de la coke au dessus de la vallée blanche.
Je me suis fait menacer par Max, ai travaillé sur des champs pétrolifères où j’inspectais les derricks, ai été adopté par dix voix contre vingt (ce que je ne me suis jamais expliqué).
Je me suis fait cogner par un bûcheron, boxer par un molosse, plomber par un chirurgien dentiste, empapaouter en Nouvelle Guinée, ratiboiser par l’ONF, enculer par un bateau tellement ivre qu’il m’a pris pour un des siens.

Et c’est ainsi que, petit à petit,  je me suis fait à l’idée (en fait je ne le connais pas, et il n’y a aucun risque que ça se produise) qu’il m’arrivait bien des choses dans la vie et qu’il m’en arriverait sûrement encore beaucoup d’autres.
D’ailleurs, et ni plus tard ni plus tôt qu’en ce moment, il m’en arrive une belle, une sacrée belle. Une main sur le clavier, l’autre tient le combiné téléphonique.

— Monsieur Pierre C.J. Vaissière ?
— En personne. Vous êtes ?
— Maître Karnoc. Je vous informe que l’enquête est réouverte.
— L’enquête, quelle enquête ?
— Allons, allons… Votre collaborateur, chez Dim. Vous vous rappelez ? De nouveaux éléments sont apparus. Ah, c’est qu’avec les nouvelles méthodes d’investigation et les progrès scientifiques… L’ADN…

Non seulement on venait d’identifier le lieu d’origine du poil d’éléphant (il s’était retrouvé coincé dans les mailles d’un des deux collants, mais à l’époque, nul enquêteur n’y avait apparemment prêté la moindre attention), et récemment une analyse poussée avait démontré que d’infimes traces provenaient de la chair d’une variété de banane qu’on ne trouve qu’en Haïti. Et bien sûr, mon ex collaborateur n’avait jamais mis les pieds ni en Inde, ni dans l’île enchanteresse.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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