Du sang rom dans les veines

Un ancêtre arabe, comme un couac quoique lointain c’était pas suffisant, voilà que j’aurais quelque chose à voir côté Roms. Que j’en descendrais, dixit un notaire qui m’a téléphoné. «Je vous envoie un courrier» a-t-il précisé.

Ma concierge, pour ce qui est de mes origines arabes, j’ai acheté son silence avec un couscous, un kilo de loukoums, deux baklawas et je ne sais combien de makrouts. Quand je dis “acheté”, c’est loin d’être exact ; c’est “loué” que je devrais dire, car elle me tient, et je ne sais comment me sortir du chantage qu’elle me fait et de la pression qu’elle exerce sur moi. Pression de ses chairs molles et avides des miennes. Devrais-je aller plus loin et en passer par là ? En tout état de cause, et pour l’instant, elle n’a rien dévoilé de mes origines orientales, qui remontent à l’époque de Charles Martel et du duc Eudes aux côtés duquel s’était distingué un mien ascendant lors de la bataille de Poitiers.
Arabe, passe encore. Mais Rom ! Et si jamais elle en a vent ? Et si jamais elle vendait la mêche, avide comme elle est ? Et en échange de quoi puis-je la faire taire ? Installer mon cymbalum et lui offrir une aubade sous sa fenêtre ? Lui confectionner un de ces paniers que je tresse à merveille ? Ridicule, car on se douterait bien de quelque chose et ça aurait vite fait de jaser : « Le cymbalum, c’est ni breton ni auvergnat, à c’que je sache » – « Et les paniers, vous trouvez pas ça bizarre des paniers comme ça chez nous ?» – « Mouais… les câbles de cuivre qu’ont disparu comme par enchantement, j’ai ma petite idée là-dessus » – « Et les poules de la Georgette, qu’on a retrouvé que leurs plumes…»
Jaser et caqueter vilainement.
Lui dire à elle et à tous les autres que ça remonte à tellement loin que c’est comme si ça n’avait jamais eu lieu ?

Du sang rom coulerait dans mes veines ! Je ne peux y croire.
J’ai demandé à Lyubina ce qu’elle en pensait. Lyubina c’est ma femme.

« Mon Djallil d’amour » m’a-t-elle susurré, « tu ne trouves quand même pas bizarre d’avoir un cymbalum et d’en jouer aussi bien ? Ça n’est quand même pas si courant… Et ça ne t’est jamais venu à l’esprit qu’il devait y avoir une bonne raison pour ça ?»
— Peut-être, mais ça n’est pas une preuve.
— Je veux bien, mais l’osier, le châtaignier, le rotin et les paniers que tu en tires, c’est quoi ? Tu en connais beaucoup, toi, qui font ce genre de vannerie ici, quasi la même que celle qu’on a vue à « Gens du Voyage », rappelle-toi, l’expo. À part toi, Diégano chéri, je ne vois pas.

Je l’avais oublié celui-là, mon deuxième prénom. Hérité de je ne sais qui, ni par quel biais. Diégano !

Le notaire. Je relis sa lettre. Pas bavard l’officier ministériel. Succinctement heureux de m’apprendre que je suis le légataire universel d’un dénommé Zoran Nashlači, un Rom issu d’une grande famille –pas bien extraordinaire chez ces gens !–, et résidant en Roumanie.
En fait c’est une convocation.

Rendez-vous pris, je me suis rendu à l’étude pour en ressortir le cul cousu d’or.
Après toute une litanie à laquelle je n’ai pas compris grand-chose si ce n’est que, Rom ou pas, la fidélité est une denrée rarissime, le notaire m’a appris que j’étais effectivement le légataire universel du dénommé Zoran Nashlači, un noble d’une des plus puissantes dynastie rom, dont la fortune colossale me revient dans sa totalité.

« Et les droits de successsion ?» ai-je demandé.
— En ce cas bien particulier, et les documents en ma possession attestant votre lien de parenté avec le sieur Nashlači, vous échappez à tout droit de succession.
— C’est tout ? Et concernant vos honoraires ?
— C’est tout. Votre testateur y a pourvu.

Je suis revenu chez moi en longeant la voie de chemin de fer où sont installés des Roms que je connais plus ou moins, dont six musiciens qui taquinent méchamment leurs instruments. On a embarqué femmes et enfants. On a installé le cymbalum sous les fenêtres de la concierge puis on s’est mis à jouer et à chanter comme des malades. On a fini par une Marseillaise à se faire relever Rouget de Lisle pour qu’il change un chouïa les paroles. Et les choses n’étant pas toujours ce à quoi on s’attend, ça a applaudi à tout va, chanté avec nous dans au moins une dizaine de nouvelles langues et poussé des youyous multicolores. C’est la pluie qui nous a fait cesser notre gai tapage. Une grosse averse de pièces jaunes et argent.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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Un commentaire pour Du sang rom dans les veines

  1. mauviris dit :

    Du complet délire comme j’aime

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