Vol à vau l’eau

Je suis sur le cul.

Je me promène tranquillement sur la décharge à me demander ce que je vais pouvoir y glaner lorsque je me prends le pied droit dans un crucifix en fil de fer barbelé, les plus dangereux, sans doute laissé ici par un malheureux se croyant abandonné de Dieu, qui s’en est débarrassé en échange d’une profonde amertume jointe à un douloureux sentiment de trahison. Je le ramasse et me le passe au cou en veillant à ne pas m’éborgner au passage.
Le pied gauche, passe encore, mais le droit ! C’est comme ça que je me retrouve sur le cul, à lever le poing au ciel en lui adressant un florilège de jurons. D’autres auraient immédiatement cherché à se relever, pas moi qui reste là à fixer l’azur bourbeux. Qu’un avion chargé de voyageurs oisifs laboure. Les avions sont toujours aussi cons. Qu’espèrent-ils récolter avec leurs semailles de gaz polluants ?
Celui-ci transporte des voyageurs. Je le sais, car c’est celui que j’ai failli prendre il y a quelques instants pour me rendre là où je devais aller, je veux dire n’importe où, du moment que ce ne soit pas ici dans cette décharge dont la plastique laisse à désirer autant que l’odeur. J’oublie le bruit.
C’est à l’embarquement que je me suis rendu compte que j’allais partir en oubliant quelque chose d’important, oubli qui à coup sûr pourrirait mes vacances. J’ignorais cependant de quoi il s’agissait et n’en sais pas plus en cet instant.

On trouve de tout dans les décharges. D’où ma présence en ce lieu que j’ai gagné sans mise ni sueur à mon front, la distance le séparant de l’aéroport étant nulle. Quand je dis nulle, c’est archi nulle, l’un se superposant et se fondant à l’autre.
Je reste assis, laissant mes bras faire la brasse. Mes doigts pour scrapper, j’ausculte le sol à la recherche de ce que j’ignore devoir chercher, mais que je sais trouver : l’objet de mon oubli.

Ce toucher, je le reconnais. C’est celui du cuir. Pas celui épais des bovins, celui doux de l’agneau, ni celui millpertuisé du pécari, mais celui sec, fragile, craquant, déchirable, froissable de la chèvre. Enveloppe bombée en laquelle mes doigts experts ont vite fait de reconnaître un portefeuille, mon portefeuille, les gestes de sa confection étant encore gravés dans la mémoire de leur propre peau tout autant tannée que l’est celle de la biquette. Portefeuille que je m’étais bricolé sans peine avec les chutes d’un chagrin utilisé pour relier la bible d’une punaise de bénitier qui l’avait piquée au représentant en cierges de cire d’abeille du curé de ma paroisse. Dont la soutane, cela me revient, est surprenamment usée.

L’objet est trempé. Il gît à côté d’une canette éventrée de Coca. Je le saisis. C’est la poisse, car il colle. Je ne sais si le Coca light est meilleur pour la santé, mais j’aurais préféré que c’en fut.
Le rincer. Direction les toilettes de la décharge où transitent incontinents de tous les continents. Je le passe et le repasse sous l’onde, cherche des yeux un micro-ondes que je sais pourtant inexistant en ce lieu, me dessaisis de mon dévolu sur un sèche-mains à l’haleine d’ozone qui exhale plus de calories qu’un dragon.
Catastrophe ! Ça se rétracte, ça se ride, ça se plisse, ça cuit. Peau de chèvre, peau de chagrin et peau de balle pour les ingrédients du mille-feuilles : billets de banque, chéquier, carte d’assuré social, carte d’identité, passeport, permis de conduire, permis de chasse et tout le bataclan qui, en quelque sorte, autorise à vivre.
Sans eux je n’aurais pu embarquer, mais réduits maintenant à une forme quelque peu succincte, voilà qu’un doute s’installe quant à savoir si je suis encore celui que je crois être et celui qui avait besoin d’évasion aéroportée. J’ouvre ce qui reste du portefeuille, en déroule la chiffonnade, en extrait des bribes de ce qui fut la preuve de mon identité. La photo est devenue un conglomérat de chiures de mouches, mes nom, prénom, taille, date de naissance et autres et caetera semblent avoir été tracés par des greffiers ivres.

« Papier ! »

Vu l’endroit où je me trouve, ce doit être un imprudent pris au piège. Pas rare que le papier toilette s’évapore en ces lieux d’autant plus courus que piètre est l’allure des sandwichs et dépassée leur date de péremption.

« Vos papiers ! »

Je me retourne. Deux flics, arme en bandoulière, à la mine aussi avenante que le portefeuille que je leur tends en leur disant de se servir, je les en prie.

Bureau des PAF. Avec les deux empaffés qui n’ont aucun goût pour les énigmes, manquent d’imagination et qui devaient baîller aux corneilles pendant leurs cours de physique et chimie, jouer la carte de l’humour ne peut que provoquer en eux un certain désamour. J’abats celle de la raison. Erreur, car la déraison siège ici en la présence d’un corbeau de malheur. Drapé dans sa soutane déchiquetée au niveau de l’estomac, un curé qui n’en manque pas, le curé de ma paroisse, me pointe du doigt en m’accusant de lui avoir volé son crucifix.
Son crucifix en fil de fer barbelé qui m’a fait m’étaler et me retrouver sur le cul.

Je lève les yeux au ciel. Une kyrielle d’avions le labourent. C’est con les avions.
Seigneur, ayez pitié de nous.

 

Publicités

A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
Cet article, publié dans délires, fantaisie, fantastique, littérature, voyages, carnets de voyages, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s