Maire et curé

un maire curéMa régulière à moi, elle est pas toujours réglo.
Je veux pas dire qu’elle fasse des irrégularités dans le contrat qu’on a signé tous-deux, surtout moi, parce qu’elle, elle sait pas écrire. Elle a juste mis une croix, alors… Contrat devant monsieur le maire et devant monsieur le curé. C’est le même.
Josiane –c’est le nom de ma régulière, mais c’est Josy qu’on l’appelle–, elle sait pas lire non plus. Un pote m’a dit qu’un mariage comme ça, ça frisait l’irrégularité. Alors c’est p’têt pour ça qu’elle est pas des masses réglo.
Côté curé, rien trop à dire, mais côté mairie, ils auraient pu me dire. À elle surtout, ils auraient pu lui dire et lui expliquer c’que c’est que le mariage, qu’elle doit obéir et filer doux avec son homme, lui prêter aide et assistance, etc. Elle y aurait su elle y saurait encore, et j’serais pas obligé de la s’couer pour qu’elle me file un minimum de sous. Elle en a, j’en ai pas, et c’est moi qui paie tout. C’est pas qu’ça m’dérange question morale et tout, mais filer des baffes, même pas trop, c’est pas de tout repos. Sans compter que ça fait pas du bien, même qu’une fois, je m’ai fait une entorse au poignet. Je prends mon élan, le bras bien en arrière, je vise, je te l’ramène à tout berzingue pour lui filer une taloche, et v’là-t-i pas qu’elle tourne la tête. J’ai frappé l’vide. Y’en a qui disent qu’i a rien dans le vide, mon cul ! Deux cent balles qu’i m’avaient demandé pour l’entorse. J’en avais donné cent. Les entorses au réglement, ça m’a jamais empêché de rien.
Maintenant, si à la mairie ils lui avaient raconté, pas sûr que ça eut changé quèque chose, parc’qu’elle entend pas bien. Ch’sais pas si c’est qu’elle est dure de la feuille ou de la comprenaille, mais le résultat c’est poney-blanc, blanc-poney : elle y entend rien de rien à c’qu’on dit, qu’ce soit moi ou le bon dieu en personne.
Bon. Mais cette histoire qu’ils lui ont rien dit, ça passe pas. Ceux qui font pas leur boulot, pour moi, ça passe pas. Ça m’met les nerfs.

Alors je m’ai rendu à la mairie pour voir le curé. «L’est pas là », qu’on m’a dit. « Allez donc voir s’il serait pas à l’église, des fois qu’il y soit. »
Alors je m’ai rendu à l’église. Il y était.

« Hé ! Le maire…» que j’lui ai dit.  « Faut qu’on cause ».
— L’église est un lieu saint, mon fils. La maison de Dieu. Et dans la maison de Dieu, on respecte le calme et le silence. Dieu est là qui t’écoute, mon fils. Mais il n’est pas sourd.
— C’est pas à ton bon Dieu que je veux causer, papa d’comédie, c’est au maire. Alors j’suis pas ton fils et t’es pas mon père.

Le curé, c’est aussi le maire de mon bled. Maire de père en fils. Son grand-père était maire, son père aussi, et va savoir si son fils le s’ra pas un jour. C’est après qu’il a eu fait son rejeton qu’il a fait son séminaire et tout le bataclan pour faire le curé. À mon avis, pour qu’ça passe, ça a dû bricoler des trucs pas très nets donnant donnant, politicaille, curetaille.
Les dimanches, élections ou pas, dès huit heures, en chair et en os sur le marché, il se la joue m’sieur l’maire à faire de la retape pour sa liste ou son parti. Ah ça en serre des louches, ça en fait des bises aux vieilles et des bises aux gamines et des roucoulades aux ménagères et des promesses croix d’bois croix d’fer si j’ments j’monte en enfer. Et ça en boit des canons, p’tits blancs et gros rouge. C’est que l’pif, i crache pas d’sus. Ce con là, un jour, c’est en soutane avec l’écharpe tricolore qu’i s’était pointé sur le marché.
À dix heures pétantes, c’est la chaire et l’ostie.
« Mes chers entants, mes bien chers frères… »
« Et ta soeur…» répond systématiquement Josy. Ma Josy, c’est que ces trucs là, elle y croit dur comme l’enfer. Le ciel et son paradis, les anges, les angelots et ceux qui les aiment bien, elle y croit à ces trucs. Des sales gosses ils lui ont dit que quand le curé i dit quèqu’chose, les fidèles i répondent quèque’chose. Ils lui ont expliqué : Tu vois, Josy, quand le curé i dit «Que la paix soit avec vous», les autres répondent « Et avec vous aussi »  ou tout comme. Mais quand i dit « Mes bien chers frères », faut répondre « Et ta soeur ? ».
Josy, elle comprend pas facile, mais quand elle a compris, elle y lâche moins qu’un chien son os. Et comme c’est le premier qu’a parlé qu’elle retient, c’est pas la peine d’y revenir. Que chaque dimanche on demande au maire des nouvelles de sa soeur, Josy, elle s’est jamais posé la question du pourquoi.
Et s’adressant à ses ouailles tout ouïe de sa chaire branlante à cause qu’elle se fait vieille, le curé-maire y va de son sermon, comme quoi i faut
voter prier pour qu’il reste maire, et comme quoi i faut prier voter pour qu’i reste dans la paroisse. Et les « mes bien chers frères, mes bien chères sœurs », ça y va. Avec même des fois « mes chers concitoyens ». D’ici qu’i y en ait qui apprennent à Josy qu’alors i faut gueuler « Aux armes ! »…

L’agneau de dieu qui efface les pêchés du monde, c’est pas l’moment, et ça l’est plus pour moi depuis une éternité, depuis ce jour où le curé d’avant qu’ce soit le maire m’avait demandé quelles cochonneries j’avais faites, avec qui, et comment, et qu’est-ce ça m’avait fait, que moi j’lui avais répondu que j’m’en battais les couilles de ses conneries et qu’il puait de la gueule et qu’avec sa drôle de voix salace il ferait mieux de la boucler et que ça cocotait la transpiration derrière les croisillons de bois et qu’il aille se faire foutre. Ce qu’il venait sans doute de faire.
L’agnus dei, basta !

J’reviens à mes moutons.
« C’est au maire que je viens causer » que je reprends en regardant le curé droit dans les yeux. « Parce qu’avec vos conneries, de rien y avoir dit à la Josy, elle lâche rien de rien, que ça m’a servi à peau d’balle et balai d’crin de la marier. Et ça c’est pas sérieux, c’est pas du boulot et à mon avis, c’est pêché.

« Sans doute, mon fils, mais Dieu, par intercession du prêtre que je suis, a pardonné au maire que je suis. »

Mains jointes et yeux levés au ciel il a sorti un paquet d’autres conneries du même genre, de celles que rien qu’à les entendre la boyauterie y aime pas. Le prêchi prêcha, ça m’a toujours tourmenté le fondement. J’ai pété un coup et je m’ai esquivé direction la mairie.
Comme je veux pas d’ennuis, je dirai pas ce que j’ai fait dans son bureau, mais j’y ai fait.
Après, je m’ai dit que Josiane, c’était pas la peine de la titiller, qu’elle y était pour rien qu’elle y comprend rien, et que les choses étant comme elles sont, y avait pas pêché de sa part et que du coup j’avais plus qu’à être que gentil avec elle, et pas le reste.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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Un commentaire pour Maire et curé

  1. Phare & Night dit :

    Très belle histoire bien délirante où la morale est sauve. Une suite ?

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