14 juillet

Ah te Dieu ! J’avais point mis le réveil et qui c’est qu’a fallu qui m’réveille ? Ce con de Jojo. «Debout citoyen», qu’i m’a gueulé d’en dessous ma fenêtre. Le réveil avec la poule qui picore, c’est pas un tic-tac qu’elle fait, c’est un ramdam à tout casser. Alors le réveil, tu parles bien que je l’avais point mis. C’est pas que j’avais décidé de pas me lever, mais 8 heures, c’est pas une heure chrétienne pour un 14 juillet.

«Ton copain c’est vraiment qu’un gros con», qu’elle a dit, Simone en se retournant comme une masse dans le lit avant de se remettre à ronfler. Simone c’est pas qu’elle soit grosse, mais c’est encore moins qu’elle l’est pas.
«Si le 14 tu vas au défilé avec Jojo, c’est même pas la peine de revenir à midi, et si tu reviens y aura personne», qu’elle m’a dit en me criant dessus depuis la cuisine, que pour un peu elle me faisait manquer le but à la télé. Elle peut jamais me foutre la paix. «Personne ou rien, je lui ai rétorqué, c’est pareil». Et toc !

«Où c’que t’as encore mis mon béret ?» que je lui ai demandé.  «Cause toujours que j’me suis dit», comme si c’était elle qui m’y disait.
Liquette blanche –surtout pas de cravate–, costume sombre, pompes cirées au poil. Et le béret itou, dans le cagibi, posé sur le drapeau. En deux temps trois mouvements, me voilà fin prêt.

«T’as quoi dans le ciboulot ?» me houspille Jojo en me taraudant avec son drapeau. «Et tes décorations, elles sont où tes décos ?» Je refile au premier étage, en rafle une poignée dans leur boîte. Les décos, le drapeau et le baudrier, c’est aux Puces que je les ai dégotés.

— À vos ordres, chef.
— Soldat Duglandu, c’est quoi cette tenue ? Une chemise, ça se boutonne jusqu’en haut. Exécution et fissa !

Et nous voilà partis, drapeau en main, direction le bistro du coin. Où Dédé nous attend devant un verre de blanc plus ses petits frères. Dédé, les enfants uniques ça le rend triste. On vide deux trois godets histoire de s’éclaircir la voix pour la répét, et c’est parti.

Nicolas nous voilà !
Devant toi, le sauveur de la France
Nous jurons, nous, tes gars
De servir et de suivre tes pas
Nicolas nous voilà !
Tu nous as redonné l’espérance
La Patrie renaîtra !
Nicolas, Nicolas, nous voilà !

«La même, patron!» qu’on dit en canon sur l’air de « Allez chauffeur ». Le patron, c’est Lucien qu’i s’appelle. Un sacré chauffeur ! C’est lui qu’avait eu l’idée, en pariant qu’on y ferait pas, qu’on oserait pas, qu’on était que des pionards et des vieux cons et qu’on aurait des emmerdes.
Jojo, c’est pas le genre à se faire moucher, sauf s’il a rien bu, mais ″à jeun″, pour lui, ça peut pas être autre chose que des pruneaux à l’Armagnac, alors il lui avait répondu du tac au tac : «Vieux, y a pas de doute, mais cons, tu repasseras… Pari tenu.»
«Et à Paris !» que j’avais rajouté, parce que j’ai de la fierté, même si Simone elle dit que l’orgueil j’en ai point été pourvu.

L’an dernier, les paroles c’était couci-couça, mais ce coup-ci on est au point, sauf Dédé qu’est p’têt un peu cuit à point. Alors on se refait un peu la voix puis on se répète une dernière fois les couplets que Lucien il a arrangés à sa sauce. Sauce flemmarde, d’après Dédé, mais ça fait l’affaire.

Tu luttes avec adresse
Pour le salut commun
On parle avec tristesse
Des socialos radins
En nous donnant ton flouze
Ton génie et ta foi
Tu nous sauves de la bouse
Une seconde fois

Quand ta voix nous répète
Afin de nous unir :
« Français levons la tête,
Regardons l’avenir ! »
Nous, brandissant la toile
Du drapeau immortel,
Dans l’or de tes étoiles,
Nous voyons luire un ciel

La dèche est inhumaine
Quel triste épouvantail !
N’écoutons plus la haine
Exaltons le travail
Et gardons confiance
Dans un nouveau destin
Car Nico, c’est la France,
La France, c’est Nico !

Puis hop ! direction le métro. Puis re-hop, direction les Champs Élysées.
Bérets rajustés et enfoncés jusqu’aux oreilles, liquettes fermées jusqu’au dernier bouton, que ça fait râler Dédé (qui irait pas si mal avec ma Simone, question charge pondérale, comme i disent), drapeaux fichés dans le beaudrier, c’est parti. Avec les rhumatismes qui se réveillent à cause de cette foutue pluie, et chargés comme on est, pas question d’y aller au pas de charge.
En chemin deux merdaillons nous traitent de vieux cons. Le bois vert nous fait défaut pour leur en filer une volée, mais pas la hampe des drapeaux. Aux Puces, on vend pas que des cochonneries. Le temps de leur présenter notre tour de chant, voilà-t-y pas qu’une voiture s’arrête. Au «montez je vous en prie… Je vous dépose où ?», chacun y va de ses «merci, vous êtes trop aimable», «Mais c’est tout naturel», etc. On échappe à une litanie sur la citoyenneté, l’honnêteté, l’intégrité, la générosité, la fraternité. Pour un peu, l’aimable conductrice nous aurait invité à prendre le thé

Y a foule. Faut-i que les gens s’emmerdent et n’aient rien d’autre à faire ! Doit même y avoir des niais qui se farcissent ça chaque année.
La plupart des gogos s’écartent sur notre passage. L’âge, ça aide, mais moins que les bérets et les drapeaux. Même si celui de Dédé n’a rien de français.
«Intéressant ton drapeau», que je lui dis. «Tu le sors d’où ?»

— Récup. Poubelle de mon immeuble. J’en ai une chiée. C’est çui des Pays-Bas. Pas contents contents, les supporters. Ont dû les jeter de colère. Çui-là, il est propre : pas un glaviot.
— Impec. Mais pas français. Si t’as des emmerdes, tu te dépatouilles.
— Quels emmerdes ? J’te le tiens à l’horizontale, et ni vu ni connu. Pis avec c’qui tombe… D’ailleurs, et si ça continue, c’est les forces navales qui vont débarquer et y aura plus personne pour s’occuper de savoir s’il est ou pas français, mon drapeau.

C’est beau le civisme. Voilà qu’on se retrouve à une place nickel, du moins pour ce qu’on vient faire ici. Pas de flotte française à l’horizon, mais celle qui tombe du ciel à la vache comme j’te pisse fait que des gugus —ah te dieu, encore heureux qu’y a des bons citoyens— nous protègent avec leur pébroc, se préparant un essorage carabiné.
Plus loin, là-bas, côté officiel, c’est la grand messe. Ça officie, ça se congratule, ça félicite et décore à tout va en faisant comme si qu’il faisait beau. Le Nicolas se pavane d’ici, de là, l’air louche, à serrer des louches à de drôles de zigotos venus de pays que c’est pas sûr qu’ils existeraient si y avait pas les cartes avec leur dessin dessus. Il s’est fait tout beau comme il a pu, même si c’est moins facile pour lui que pour sa dame, faut bien le dire. Y’a un gars qui cause dans le micro à côté d’elle, qu’on dirait un journaliste qui s’est trompé de reportage. Et elle, la première dame, comme i disent, elle bafouille on sait pas quoi, mais comme on la reconnaît bien, ça lui va bien.
Et ça flotte toujours, avec des putains de gouttes qui rebondissent sur les tambours. Si ça continue, de l’eau va finir par sortir des trompettes.

«C’est le moment d’y aller, les gars !» déclare Dédé quand les hélicos et les musiques ont mis la sourdine et fini de faire leur bataclan. «On, est bien d’accord;», qu’il a dit avant de sortir du bistro, «je prends le commandement». J’t’en foutrais ! Mais comme on s’en fout, avec Jojo, on le laisse diriger les opérations. Après tout, on est en Europe, et un Hollandais peut bien être le chef. Un Espagnol, ça aurait pas été possible, à cause de leur drapeau rouge et jaune et le dessin au milieu qu’on dirait un truc du moyen âge, pas disagne pour un rond.

«An avaaaaa… arche!Ann, déï, ann, dé, ann dé…»

Nicolas nous voilà !
Devant toi, le sauveur de la France
Nous jurons, nous, tes gars
De servir et de suivre tes pas
Nicolas nous voilà !
Tu nous as redonné l’espérance
La Patrie renaîtra !
Nicolas, Nicolas, nous voilà !

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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Un commentaire pour 14 juillet

  1. dithyrambique dit :

    Je ne dirai qu’un mot : BRAVO!
    C’est peut-être grâce à des personnes comme vous que la France, oui, la France éternelle se redressera.

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