Voyage au Chtavépourtanprévnu

Pour profiter pleinement de ce texte de haut vol, lire auparavant: « Voyage au Blénnoragistan » en cliquant ici.

Mes pérégrinations

On nous le dit, on nous le répète, on le sait, on en connaît les risques et pourtant…
J’y ai couru tête baissée et à bras raccourcis pour la soutenir, à cause d’un vent à décorner les escarmouches, ces sortes de mouches géantes qui se la jouent camping car avec leur coquille ridicule sur le dos. Leurs ailes de géant les empêchant de voler, j’en avais profité pour larciner en toute sécurité de quoi m’équiper pour ce voyage que je savais risqué, comme on me l’avait dit, répété, redit et prédit.

Mon arrivée sur le sol du Chtavépourtanprévnu avait été suivie d’un besoin autant irrépressible que vital d’en repartir, chose impossible dans un pays à un seul sens, unique, et dont tous les carrefours et chemins poussiéreux –ceux qui en partent mais aussi, chose impossible mais réalisée ici, mènent là où on n’a surtout pas envie d’aller, au Chtavépourtanprévnu que mes pas pressés d’en repartir martelaient pourtant d’ores, déja et dommage. Il est des lieux d’où il est difficile de s’extraire: ventre accueillant d’une génitrice, lit douillet garni, cave de dégustation des meilleurs crus, bistro où on réinvente le monde, plage mollement ensoleillée où pavanent de splendides créatures… et d’autres, tu peux toujours courir! Refusant de prêter l’oreille à cette expression de peur qu’elle ne la garde et que je devienne à moitié sourd, j’avais couru plus vite que le vent, mais comme lui je m’étais finalement effondré, à bout de souffle, côté expiration. Je savais devoir aller à l’autre bout, celui de l’inspiration, mais les dieux m’ayant sûrement lâché –les indignes, les traitres!– rien ne vint de lumineux ni de fulgurant.
«Je suis fait comme un rat» m’étais-je dit en cherchant dans l’obscurantisme ambiant la moindre parcelle de lumière, fut-elle celle perçue à travers un trou dans un morceau de gruyère, car je ne m’étais rien mis sous la dent depuis mon départ du Blénnoragistan, détestant les pruneaux et autres oignons, ces derniers privés de noyaux n’ayant d’ailleurs rien à voir avec les premiers. Je regrettai en cet instant l’absence du moindre crocolion devant lequel je n’aurais alors pas fait la fine bouche, je peux me croire.

Pour me rassurer, j’avais un instant réussi à m’imaginer que ce que je vivais n’était que le produit de mon imagination. Ça m’avait apaisé un instant, avant que, très vite, s’impose la réalité dans toute sa situation cauchemardesque. «Peut-être n’est-ce qu’un rêve?» n’avait pas tenu plus longtemps.
«Eurêka!» m’étais-je entendu crier à la ronde. Elle faisait des allers venus au pas cadencé, et le chef, un sergent-major qui portait une plume à son chapeau pour se démarquer de ses inférieurs (loi biologique oblige, les inférieurs ont besoin de reconnaître les attributs du pouvoir qui signent les chefs) avait dû hurler dans son porte-voix pour que  son sempiternel leitmotiv soit entendu de tous.
«Eurêka!» dis-je à nouveau sans préciser l’inutile «j’ai trouvé!». «Je suis coincé dans un vortex. Un putain de vortex!».
Je doute souvent de moi, excepté lorsque je suis sûr et certain de me tromper. Ce qui n’était pas complètement le cas. Me restait à valider ce qui m’était apparu être une évidence. Portant la main sur le gousset de la veste en ailes d’escarmouches que je m’étais fait tricoter, j’avais paniqué, chose à laquelle j’aurais pu m’attendre depuis le temps que j’avais quitté l’heureux Blénnoragistan: pas de montre. Lorsque je m’étais rappelé l’étrange phénomène de compression ou d’expansion du temps lorsqu’on se trouve dans un vortex. Un rire niais et nerveux me prit, qui fit s’enfuir une hyène prise comme moi dans les rets de ce phénomène sidérant. Avait-elle suivi le chevreuil qu’à l’instant je découvris à mes côtés et qui avait dû faire appel à ô combien de subterfuges pour égarer ma vigilance, au point que je n’y avais vu que du feu dans la traque dont j’avais été l’objet de sa part? Tant d’assiduité me toucha, mais il entendit parler de moi lorsque je lui expliquai que la hyène avait plus d’attrait pour lui que je n’en avais, malgré la faim qui me tenaillait dans son étau de fonte fabriqué dans une usine de l’Empire du Milieu, et estampillé  de façon éhontée: « Manufacture d’Armes de Saint-Etienne – Made in France ».
Ma montre! Rien au poignet. Rien dans les poches. Me baissant pour voir si je ne l’avais pas rangée à côté du couteau de survie Mc Gyver (déniché lors du premier paragraphe), où il n’y avait rien hormis ledit couteau soi disant suisse mais fabriqué où vous savez, je surpris un mouvement de balancier provenant d’un objet suspendu au creux du V d’un collier dont j’aurais continué à ignorer existence et présence si je n’avais pas infléchi mon torse selon un angle de 90°.
C’était une montre solaire, en fait horloge. La dirigeant dans la direction adéquate j’exécutai les mesures nécessaires à l’établissement de la vérité. Entre la marche au pas cadencé de la ronde qui faisait trembler le sol et l’aronde qui tournoyait dans le ciel à la recherche d’une pitance et dont les ailes fendant l’azur –le même que celui de la robe de Marie– faisaient ombre au tableau, j’eus peur que la tâche rendue ardue ne me conduisit à des résultats d’une précision relative, voire aléatoire. Je gravai les relevés sur la plaquette d’argile – récupérée en même temps que le couteau–, effectuai les calculs compliqués et, après avoir fait la preuve par 9, je pus enfin pousser un soupir de soulagement. Relatif. J’étais bel et bien prisonnier d’un vortex, j’avais réussi à identifier sa position astronomique, j’en connaissais sa puissance mais, car il y avait un mais: j’en ignorais ses failles. Personne n’ignore qu’on ne peut sortir d’un vortex sans avoir identifié ses failles.
Imaginez un groupe d’individus qui vous entoure, se met en rond autour de votre personne, vous cerne, vous empêche de sortir du cercle. Vous êtes dans un vortex dont vous êtes prisonnier. Si vous tentez de vous évader en passant par les plus costauds des individus, vous allez vous y casser les dents, vous essouffler, vous sentir devenir chèvre puis désespérer. D’où l’absolue nécessité d’identifier le trou dans le gruyère, donc l’évidente obligation de trouver le gruyère.

En chercher un morceau, fut-il minuscule, mais pas trop, de façon à ce que le trou fut suffisamment large pour qu’un homme normalement constitué puisse passer à travers. Trouver du gruyère dans un vortex revenant à peu de chose près à trouver une aiguille à coudre dans le baise-en-ville d’un macho, je me pris la tête entre les mains et accordai l’errance à mes blettes pensées. Fatigué usé et déprimé par tant de turpitudes, je me laissai aller aux regrets et, tant pis si ça n’était qu’un pis aller, me laissai aller, paupières closes de honte, à laisser couler des larmes de regrets.

Sombres étaient mes pensées, terne était mon moral, triste serait ma fin me dis-je en rouvrant les yeux pour qu’ils fixent une dernière fois et pour l’éternité ce monde cruel dans lequel j’avais posé le pied en entrant au Chtavépourtanprévnu.  Même pas capable de la moindre réflexion, me fustigeai-je en versant un flot de larmes que j’imaginai alors comme devant être le dernier. Lorsqu’un rai de lumière vint me titiller les pupilles. Dardant ses rayons zénithaux sur cette terre amère devenue, l’un deux était venu s’échouer à mes pieds d’où il avait rebondi en direction de mon visage auxquelles les vicissitudes avaient imprimé leurs dentelles de douleur comme faites au crochet de la main malhabile d’une enfant défavorisée heureuse d’offrir une telle horreur à une mère peu favorisée en cette trop rare occasion qu’est la fête des mamans. «C’est merveilleux, fallait pas» dit-elle émue.
Mes larmes avaient nourri la terre –de l’argile, d’où les chemins poussiéreux et oubliés. Une flaque s’était formée, miroitante, réfléchissant mon image. Enfin JE RÉFLÉCHISSAIS. Tout n’était donc pas perdu.
Me savoir dans un vortex était la preuve irréfutable que JE n’étais pas perdu. J’étais quelque part, ce qui n’est déjà pas si mal. Capable à nouveau de réfléchir, je ne vis aucun inconvénient à transmuter  « Tout n’est pas perdu » en « Rien n’est perdu », ce qui se fit sans plus de suées qu’il n’en faut pour lever le verre à la santé de qui on veut. En toute logique la première locution induit qu’il y a des choses qu’on a perdues. La deuxième est plus ouverte, même si on se raconte des histoires.

Ne me restait plus qu’à essayer de retrouver ce que j’avais éventuellement perdu, mais savais-je ce que je cherchais ou devais chercher?
Mes pensées s’étant éclaircies, m’était revenue une parole quelque peu tranchée mais dont j’avais presque toujours vérifié la morale: «On sait ce qu’on cherchait lorsqu’on l’a trouvé».  C’est en m’appuyant dessus, conscient qu’un support me ferait du bien, que je me remis en mouvement : mes pas me porteraient immanquablement vers « quelque chose » dont je saurais tirer parti pour peu que je parte du principe que tout est source de richesse, fut-elle modeste. Alors que je marchais, l’image du Président Avi au Yakmoakicompte m’était revenue avec l’évidence que «les écrans font écran entre le réel et l’illusoire. La « mise en abyme » où je l’avais plongé et qui avait mis un terme à sa suffisance avait-elle quelque chose à voir avec le vortex dont je me sentais prisonnier? La mare où j’avais précipité ma tasse de café, peut-être par peur d’un avenir finalement jamais complètement écrit, avait-elle un rapport avec cette flaque de larmes qui m’avait permis de réfléchir à nouveau? Je n’en savais rien. Mais de m’interroger ainsi, de moi à moi, comme une expérience transcendante de « mise en abyme » m’avait amené à faire taire en moi ce qui n’avait rien à dire mais le disait. Pourquoi? La distraction?

J’ai quitté le Chtavépourtanprévnu et suis revenu sur mon sol natal que je ne savais reconnaître avant de le quitter. C’est ainsi.
Mes amis que j’ai mis en garde («Faites gaffe si vous vous rendez au Chtavépourtanprévnu») ont beau eu écouter mes beaux discours de méfiance et de défiance, je sais qu’ils  s’y rendront malgré tout, car ils ne savent entendre. Et c’est bien ainsi.

.

.

* Leitmotiv tant de fois ouï que je ne pouvais l’oublier, et que voici, retranscrit après habile traduction, au mot près, à peine approximatif:


Minuit ! Chrétiens, c’est l’heure solennelle… han dê
Où l’homme Dieu descendit jusqu’à nous,… han dê
Pour effacer la tache originelle… han dê
Et de son père arrêter le courroux :… han dê
Le monde entier tressaille d’espérance… han dê
A cette nuit qui lui donne un sauveur… han dê
Peuple, à genoux ! Attends ta délivrance,… han dê
Noël ! Noël ! Voici le Rédempteur !… han dê
Noël ! Noël ! Voici le Rédempteur !… han dê
À ma cammademaaaaa… Halte!
Dami touououourrrrrr drrète!
Annavaaaaaa arche! Han dê, han dê…

..

Plutôt que de bayer aux corneilles (avec le risque de recevoir une volatile déjection dans la cavité buccale), consulter impérativement la page « Lettres perdues« 

Le Blénnoragistan, un pays qui vaut le détour.
Lettres perdues : du temps des Pététés, c’était aut’ chose

Carte, itinéraires et images de mes pérégrinations

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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