Hallali

Lire d’abord « Améthyste épiscopale« 

 

Je n’en ai jamais douté, mais il n’est pas le seul. Puis on s’en fout, ça n’est pas le propos.
L’apéro a duré plus longtemps que prévu, comme d’habitude, mais on s’y attendait. Du coup, on peut dire qu’il a duré ce qu’il devait durer pour que les saucisses soient brûlées au-delà du 3e degré. J’en souffre pour elles.
Cuites archi cuites? Tant mieux. Je déteste.
Le propos, c’est la façon dont chacun s’est rué sur le buffet qui a résisté. Les meubles en mélaminé, non seulement ça tient le coup, mais leurs panneaux de particules ont l’avantage de faire suffisamment d’ombre aux aristos de mes deux (qui n’en ont qu’une)  pour que la plèbe y trouve son compte.
Pour qui ne suivrait pas, l’hallali, n’a rien à voir avec les produits halal qui, et nul ne peut l’ignorer aujourd’hui, n’ont rien à voir avec ceux harâm. Rien à voir, si on veut, car en y regardant de plus près, l’hallali concernant un buffet démarre bel et bien après que les convives se sont octroyé la permission de s’y ruer.  Pas toujours besoin de parlementer pour trouver un consensus.
Vu la vitesse à laquelle petits fours et autres mangeailles disparaissent, chacun s’égaillera d’ici peu en toute discrétion pour trouver à en redire quant au manque de profusion des amuse gueules.

Quelques reptations verticales m’ont rapproché à moins de vingt pas du buffet où un travelo en robe violette a entrepris mon pote Bébert, qui fait semblant de l’écouter et me fait signe, verre levé, de les rejoindre. Je sens l’arnaque, mais ne peut résister à l’appel musical des petites bulles qui font la sarabande. Je rafle une coupe et après un parcours sinusoïdal risqué me retrouve près d’eux.

«Je te présente Monseigneur Dutruc. Il est venu officier à la cathédrale» me dit Bébert qui, ni une ni deux, se défile sans demander son reste, que je lui réserve pour plus tard. L’enfoiré.
Sans une coupe pleine en main, je me serais laissé aller au fou rire, mais  je déteste le gâchis.

Je sais être courtois, me présente, me montre enchanté de faire sa connaissance. Erreur! Plutôt que de me la fermer, j’ai fait une ouverture par laquelle il s’insinue pour m’entreprendre. Tant pis, je vais jouer la comédie, puis après tout, ça n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion de parler avec un évêque.
Mais pas question de me laisser entraîner dans n’importe quelle discussion. Aussi je lui pose des questions qui me semblent sans risques: comment on devient évêque, comment fonctionne l’administration épiscopale, etc. Le bonhomme se prête volontiers au jeu, en rajoute avec éloquence, ce qui a pour effet d’attirer quelques convives qui prennent mon relai. Ça se met à parler hiérarchie, vêtements sacerdotaux, vie quotidienne. C’est bon: je vais pouvoir me défiler.
C’est alors qu’une petite bourge locale, bon chic mauvais genre, embijoutée du sol au plafond lui pose LA question: «Dites-moi Monseigneur… d’où vient cette, comment dire… cette coutume du baiser sur l’améthyste?»

Heureux d’enseigner le vulgaire, voilà notre évêque, yeux dans les yeux de ses auditeurs, parti dans une explication.
«Ah! Très belle question, ma chère enfant. L’améthyste…  L’améthyste protège de l’ivresse…»
Je le vois frotter bizarrement les doigts de sa main droite les uns contre les autres et perçois une tension dans son visage.
«L’ivresse, disais-je… pas celle des boissons alcoolisées, non pas, mais celle de la connaissance, du pouvoir, du paraître…»
Il agite nerveusement ses doigts, tricote de ses phalanges, semble perplexe.
«L’améthyste, oui… L’améthyste qui protège de l’orgueil et donne le sens des réalités. Les pieds sur terre, ma fille. Et l’humilité, l’humilité».

«Nom de Dieu, ma bague!» gueule-t-il d’une voix de stentor à faire frémir le ciel.

 

Bien évidemment, les convives accourent. Comme à la chasse du même nom: c’est l’hallali.


d’abord Améthyste épiscopale

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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2 commentaires pour Hallali

  1. C’est gentil. Mais pas sûr que l’améthyste soit aussi bien sertie que je le souhaiterais. C’est du moins ce que dit mon bijoutier, aussi absent que mon coiffeur. Cependant puis-je lui faire confiance ?
    Je rentre de vacances, à défaut de vacuité, ce qui ne signifie en rien que je me sois livré à de honteuses libations.
    Juste eu le temps, là, de laisser le morceau de brise marine ramené du littoral soulever quelques mots parmi ceux que vous tracez. Beaux comme le beau. Celui jamais loin de l’indicible, stop là.
    Reprendre mon souffle. M’obliger à trouver le temps en le rendant proche puis laisser les autans, mistral, tramontane et autres venus de là où je ne saurais être… tourner les pages de vos écrits.
    Les loups, ça craint ce qui flamboie, comme l’été. Hurlez un coup pour me dire «OK, je veux bien que mon blog soit lié au vôtre » (donc au mien), mais 18 coups à la Lune pour me signifier que vous préférez le silence et les solitudes du blanc polaire.
    Y’a quelqu’un ?

  2. Cortisone dit :

    Vous êtes un bijou !
    Merci.

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