« Hé, les g-g-gars, le Pé, le P, le Pedro, il est dans le journal !»
11h20. L’apéro au Café du Pont.
Putain, que je m’avais dit tout fort, et l’apéro, les gars. Pour un peu on laissait passer l’heure. Y’avait de la fumée, on clope presque tous, et c’est ni le patron ni les clients – les clients c’est nous, toute l’équipe–, qu’on va se gêner.
« Z’êtes sourds ou q-q-q-q-quoi ? J’vous dit q-q-que le Pé-Pedro il est d-d-dans le journal !»
Un de l’équipe du bistro dans le journal, ça s’arrose. Alors on y avait arrosé. Les occasions, c’est pas si souvent que ça arrive.
« Il est d-d-dans l’journal, mais il est d-d-d-d-dans la merde !» nous dit Jojo. Son nom, c’est pas Jojo, c’est Jo. Mais comme il bégaie.
«Moi, ce canard, j’me torche avec, et c’est lui qu’est dans la merde, j’vous dis pas.» Il est chié Dédé. Qu’est-ce qu’on s’marre avec lui.
« Fais-voir, Jojo, qu’il avait dit en se penchant sur le canard.»
Et il avait lu le titre à haute voix : « Accusé de pédophilie ». Continue qu’on lui avait dit.
« L’ancien instituteur de Noeuds-les-Verges, Pedro Phill, placé en garde à vue.
À la suite d’une enquête menée par la gendarmerie, et suite à une dénonciation de mademoiselle Haunime Anne, respectable postière présidente des amis de la Congrégation des Filles de Marie, les forces de l’ordre ont arrêté à son domicile M. Pedro Phill. Des albums photo érotiques montrant des jeunes mineures dans des positions érotiques ont été saisis à son domicile, ainsi qu’une collection de portraits érotiques de jeunes mineures photographiées ou peintes dans des poses lascives et érotiques. Suspecté d’agissements pédophiles, ce qui semble crédible au vu de son ancien poste d’instituteur, le prévenu a été prévenu qu’il tombait sous le coup de la loi, etc. »
— L’enfoiré de vieux cochon ! I nous y a jamais montré.
— Avec ton goût de chiottes, ça m’étonne pas, mon Lucien. C’est qu’aux amateurs d’art, qu’il y montre. Demandes-y donc au Justin, si il y’a pas vu. Hein le Justin, qu’tu y a vu, dis-y.
— Amateur d’art, tu parles. Vicelards et compagnie. Elle y sait ta Germaine ?
— Et pourquoi qu’elle y saurait pas ? Elle y sait, elle y aime, et elle s’y connaît. J’te rappelle qu’elle a été prof de dessin et que…
— N’empêche, moi jaurais bien aimé y voir les cochonneries de l’instit.
Histoire de finir les godets, on avait encore causé. Fernand, un des pandores du coin était entré. Avec le journaleux, un boutonneux de la ville qui fait les chiens écrasés, les caisses en sapin et les galettes des rois, ça doit être tout.
« Je peux faire une photo de ces messieurs ? » qu’il avait dit.
Dédé il lui avait répondu, du tac au tac : « Ces messieurs, i’s'torchent avec tes papelards. Les torchons c’est fait pour ça. Et pour qu’on se torche avec notre portrait, faudrait encore que tu nous le tires. Et ça, mon p’tit bonhomme, c’est pas gagné ».
Il est trop chié, le Dédé.
Fernand, on peut pas dire qu’il ait inventé le fil à couper le beurre en été, mais l’est plutôt brave. « Alors, ces m-m-m-machins c-c-c-cco-cochons, on peut y voir ?» lui avait demandé Jojo.
— Ben, faut voir… Pace que c’est pas moi qui m’en occupe.
— Pt-p-pa-pas toi, mais t-t-t’as p-p-pourtant d-d-de la responsabilité, v-v-vrai ?
— Je vois c’que j’peux faire, mais botus et mouche cousue. Pis après tout, moi aussi j’aimerais bien y voir.
Fernand c’est dans ce qui sert de bureau de gendarmerie qu’il habite. Avec Pépère, le chien. En fait il ne fait qu’y dormir, même que des fois il n’y fait que dormir, quand il est de garde. Il mange chez sa mamie, c’est lui qui nous l’a dit un jour qu’on lui avait demandé : « Mais c’est où que tu manges ?» Les autres, ils sont mariés, femme, enfant et le brigadier chef, pareil. Ils sont dans le petit immeuble, de l’autre côté du pont, à quelque chose comme cent mètres ou pas loin derrière, de l’autre côté. Tu traverses le pont, c’est juste au bout, de l’autre côté, le petit immeuble.
Je vous préviens, nous avait averti Fernand : « Je veux ni esbrouffe, ni embrouille. Alors vous venez en quatri mini. »
On est un peu salauds, on était venus à six, avec Germaine, pour nous expliquer, qu’elle avait dit, mais enfin… Et on les avait vues les fameuses cochonneries de Pedro.
Sans les coups de gnôle que Justin avait refilés à Fernand, pas sûr qu’il ait autorisé Germaine à faire les photos.
« Ça doit être les objets du délit » avait annoncé Fernand, l’air important, en déballant un paquet avec, écrit en gros “piesses a convixion”. L’oeuvre du brigadier-chef.
— C’est quoi ces conneries ? T’as pas tiré le gros lot, le Fernand. Doit y avoir un autre paquet.
— Y en a qu’un, de paquet, et y’a pas d’autre affaire que l’instit. Alors c’est le bon paquet. Hein Pépère ?
On était restés sur le cul, les yeux comme des ronds de flan. Germaine s’était fendue de quelques explications : David Hamilton, Ingres, Picasso, Modigliani…
Lucien s’était gratté la tête avant de déclarer : « Ingres, Ingres… ça m’dit quèque chose. C’est pas un violoniste ? »
« Bravo, le porno. Bravo tes petits copains, Fernand. Ah i sont balèzes…»
— Et c’est pour ça qu’ils ont coffré Pedro ?
— Mouais, et c’est pour ça aussi que le connard de journaleux a écrit c’t'article de merde.
— Ben… vu c’qui arrive à Pedro, j’aimerais pas être à la place du gars Hamilton.
— Et Ingres ? Au violon, mon pote ! J’aimerais voir sa tronche quand la flicaille va débarquer chez lui. Et m’est avis, çui qui va avoir le plus d’emmerde, c’est le Picasso. T’as vu comme il les a débitées, les fillettes ?
— Ç… ç-ç-ça c’est s-s-sûr. Et ce c-c-con là, en plus, il s’est mis d-d-d-ddddans le tableau avec le machin qu’il la découpée. Il est b-b-bbbon pour p-pperpète.
— Le tableau du Correggio, j’suis d’accord que c’est limite. Pace que le gamin, là, avec des ailes. Et le zigotto qui le reluque, je dis pas…
— Le Pedro, s’il avait eu des trucs de Lewis Caroll, tu crois qu’ils lui auraient coupé les coucougnettes ?
Le temps que Germaine prenne les photots, on était reparti chacun de son côté en se marrant plus ou moins. Rentré chez moi je suis allé direct dans le meuble à chaussures où c’est que j’range mes photos. J’ai déchiré celles de mes bouts d’chou où ils sont tout nus. On les avait faites avec leur mère, quand ils avaient chacun dans les 6 mois. Que j’me rappelle encore comment que l’épouse elle avait fait des bisous sur le bas ventre du garçon qui riait aux éclats, et comment que moi j’avais fait pareil sur çui de ma gamine, comme à chaque fois que je lui donnais le bain. Même que ce jour-là elle m’avait pissé dessus et qu’elle avait rigolé comme une gentille petite baleine toute rondouillarde.
J’ai retrouvé les négatifs, les ai brûlés. On ne sait jamais.
Germaine m’a donné les photos qu’elle a prises à la gendarmerie. Je les ai mises pour que vous les voyiez. En noir, blanc et flou pour pas mal d’entre elles. « Flou artistique », d’après Justin qui les avait développées et tirées avec Germaine. Faut dire que Fernand il avait pas été le seul à têter le goulot. Le molosse, c’est Pépère, le chien de la gendamerie. Un féroce, çui-là. Les pieds, c’est ceux de la photographe. Ch’sais pas si elle l’a fait exprès, mais ça m’étonnerait. Fernand lui avait demandé d’enlever ses talons aiguille, à cause que ça pouvait esquinter le linoléum. Moi j’trouve qu’elle a de beaux pieds, mais chacun ses goûts.















Je comprends enfin comment des pièces à conviction peuvent disparaître.
Et la miss Haunime Anne, à travers laquelle certain(e)s se reconnaîtront, que devient-elle dans cette histoire pour le moins éloquente ?